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Les drames des Centrafricains

Par Pasteur Jean-Arnold de Clermont

 

A larrière-plan des violences en Centrafrique, il y a sans aucun doute des tensions interreligieuses. Si les principaux leaders chrétiens et musulmans affirment la tradition de cohabitation pacifique entre les uns et les autres, il nempêche que de fortes tensions se sont manifestées depuis longtemps.

En 2008, dans une enquête du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), à la question : « Vous sentez vous exclus ? », 29 % des chrétiens centrafricains disaient oui pour des raisons économiques, 51 % des musulmans pour des raisons religieuses. Les musulmans sont négociants, éleveurs, diamantaires. Et ainsi que nous lindiquait lun de nos interlocuteurs, au marché ils représentent 70 % des commerçants, tandis que 40 % des acheteurs potentiels sont pauvres. Doù une jalousie évidente : « Eux sont riches, nous pas. » Ils ont donc été régulièrement rackettés par les forces de lordre, victimes de « délits de faciès ».

Certains immigrés du Tchad appartiennent à des groupes ethniques de sanglante réputation. Ainsi de fil en aiguille, la confusion sétablit entre le sociologique et le religieux  : le Tchadien, le riche commerçant, devient le musulman qui sera opposé au Centrafricain chrétien et pauvre. Dans les faits, un conflit à caractère politique, économique, ou ethnique devient un conflit interreligieux. Au moins dans son interprétation et dans son instrumentalisation par les politiques. Les conséquences en sont dramatiques.

 


© ladepeche.fr
Pasteur Jean-Arnold de Clermont
Le drame éducatif se surajoute. Dans un état en faillite récurrente, ce quon appelle ici « les années blanches » dans le système éducatif se répètent ; ce sont des années où lécole na tout simplement pas lieu. Un représentant des étudiants de luniversité nous disait : « Pouvez-vous imaginer que nous sommes en train de terminer lannée universitaire 2012-2013, alors que nous devrions entrer dans lannée 2014-2015 ? »

De même dans le primaire et le secondaire. À Sica III (quartier de Bangui), lÉglise baptiste a mis en place une école primaire alternative, mais en louvrant aux mères des jeunes enfants qui, elles, ont été victimes de ces années blanches ; avec leurs jeunes enfants, elles apprennent à lire et à écrire. Résultat : 52 % danalphabétisme.

Plus grave encore, peut-être, est la perte des valeurs. Plusieurs nous ont indiqué la disparition de linstruction civique ; mais cest dans le quotidien de la vie sociale bousculée par des crises à répétition que cela se manifeste, et les enfants en sont les premières victimes. Les enfants témoins au jour le jour des exactions, des scènes de violence, des actes de barbarie. Témoins, et participants bon gré mal gré aux scènes de liesse autour dun cadavre ennemi dépecé, eux qui dans la tradition culturelle centrafricaine étaient tenus à lécart de la mort. Enfants des années 1970 qui répéteront de manière mimétique dans les années 1990 les violences dont ils ont été témoins vingt ans plus tôt. Enfants des années 1990 que lon retrouve dans une violence sans frein aujourdhui.

Comment ne pas poser la question des enfants daujourdhui qui ont vécu et sont témoins de pire encore ? Comment briser ce cycle de la violence qui, en se nourrissant des violences passées, semble devenir sans limite ? Il ny a certainement pas de réponse simple, ou plutôt aucune réponse ne pourra faire face à ce défi si elle ne prend la mesure de sa complexité, aussi bien économique que politique, culturel que social, ethnique que géopolitique.


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