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RCA: Le temps des questions difficiles

Par Thierry Vircoulon, International Crisis Group

 

Les violents évènements des premières semaines doctobre en République Centrafricaine les meurtres en public et affrontements dans la capitale, Bangui ; les meurtres moins visibles qui sont commis dans un espace rural qui échappe à tout contrôle et qui représente une surface plus grande que la France ; et les incursions à la frontière avec le Cameroun sont autant dindices de laffaiblissement du dispositif sécuritaire mis en place par la communauté internationale et du gouvernement intérimaire centrafricain lui-même.

Lattention internationale est naturellement focalisée sur Bangui où le gouvernement de transition est basé. Les affrontements doctobre ont confirmé le peu de résultats de lopération française Sangaris en termes de désarmement. Toutes les parties ont des armes, y compris les citoyens qui espèrent seulement se protéger. Linsécurité urbaine est permanente et facilite le déclenchement démeutes. En charge du maintien de la paix depuis le 15 septembre, la mission des Nations unies en Centrafrique (MINUSCA) a subi sa première perte humaine en octobre et peine à contrôler la capitale, sans parler du pays.

Linsécurité à Bangui accentue la fragilité du gouvernement de transition ; certains des affrontements les plus violents du mois doctobre se sont déroulés juste devant la résidence de la présidente intérimaire Catherine Samba-Panza. Depuis le sommet de Brazzaville fin juillet, le gouvernement est incapable de lancer le dialogue intercommunautaire ou la consultation nationale qui devait faire office de processus politique. Les récentes accusations de détournement de fonds provenant dAngola par la présidente Samba-Panza ont davantage affaibli son gouvernement qui approche dangereusement du moment où il sera considéré par beaucoup comme une partie du problème centrafricain plutôt que sa solution.

le gouvernement de transition est vivement critiqué non seulement par les groupes armés mais aussi par les partis politiques traditionnels. Par conséquent, le gouvernement de transition est vivement critiqué non seulement par les groupes armés mais aussi par les partis politiques traditionnels. A la tête de la transition, Samba-Panza na pas privilégié la réconciliation et linclusion. Au contraire, le gouvernement de transition et le conseil de transition sont en porte-à-faux alors quils devraient unir leurs efforts pour sauver le pays. Règlements de comptes et positionnement pour les prochaines élections (prévues en 2015) demeurent les principales préoccupations de la plupart des politiciens, ce qui discrédite encore un peu plus la classe politique centrafricaine aux yeux dune population déjà très désenchantée. Bien que linsécurité actuelle et labsence de bureaucratie rendent les élections impossibles, les rivalités politiques sont exacerbées par la pression française en faveur de la tenue délections aussi tôt que possible. Certains politiciens ont déjà annoncé leur candidature tandis que dautres se préparent en silence.

La cohésion régionale de façade se fissure face au désastre qui se joue en Centrafrique. Après le comportement violent et partial des forces tchadiennes à Bangui et leur retrait unilatéral en avril, lAngola a décidé dapporter son soutien financier et militaire à Samba-Panza, sans réelle consultation des autres acteurs de la crise centrafricaine (le Congo-Brazzaville, les Nations unies, lUnion africaine, lUnion européenne, la France et les Etats-Unis).

 


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Laffaiblissement du gouvernement centrafricain et du dispositif sécuritaire international saccompagne dune fragmentation du pays en zones dinfluence. Ces zones sont de plus en plus fluides alors quune direction unifiée fait défaut aussi bien au niveau de la Séléka que des milices anti-balakas et que ces deux mouvements se fragmentent en baronnies plus guidées par des considérations tribales, de pouvoir et de contrôle des ressources économiques (particulièrement de diamants, dor et de pâturages) que par des considérations religieuses per se.

Les négociations avec les dirigeants anti-balakas ont envoyé un signal négatif en termes de lutte contre limpunité et laissent les groupes anti-balakas penser quils ont lavantage sur le gouvernement. Certains groupes ont fait part de leur disponibilité pour « un autre 5 décembre 2013 » à Bangui (date à laquelle les groupes anti-balakas attaquèrent la capitale afin den chasser le gouvernement de Michel Djotodia soutenu par la Séléka). Des appels à la mobilisation venant de dirigeants anti-balakas à Bangui semblent entendus dans les provinces ; les combattants qui sy trouvent notamment à Bossembele, Bossemptele et Bossangoa, des zones où lancien président François Bozizé, lui-même évincé du pouvoir par Djotodia plus tôt en 2013, conserve une influence se disent prêts à attaquer la capitale si nécessaire.

Pendant ce temps, les anciens chefs de guerre de la Séléka consolident leurs positions, notamment dans le nord et lest du pays où ces divers groupes ont mis en place leur propre administration. La police, les douaniers et le personnel de justice ont fui la plupart des villes, laissant la Séléka imposer des taxes, arrêter et juger les voleurs. Michel Djotodia conserve une influence sur certains commandants de la Séléka, notamment ceux de la tribu Gula, mais la direction de la Séléka est maintenant officiellement divisée en deux mouvements : lUnité pour la paix en Centrafrique et le Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique.

A cette fragmentation, qui ne devrait pas être assimilée à un affaiblissement, sajoutent de nouveaux groupes armés dans certaines zones (comme Révolution et Justice dans le nord-ouest). Chaque composante des groupes armés travaille à la consolidation de son propre pouvoir, économique aussi bien que militaire, au niveau local. En multipliant le nombre de seigneurs de guerre, la fragmentation croissante des groupes armés rend laccès humanitaire plus difficile et dangereux et compliquera toute négociation.
Tous les éléments dune crise de longue durée semblent réunis : une force de maintien de la paix qui nest pas dissuasive, une autorité transitionnelle inefficace, des désaccords entre les acteurs extérieurs, limpunité et la fragmentation des groupes armés. Afin de sortir de la dangereuse et actuelle impasse, la communauté internationale doit trouver les réponses à au moins six questions difficiles :

- Quelle est la bonne stratégie et quels sont les instruments pour gérer les groupes armés (DDR, négociations, combat contre limpunité, etc.) ? Comment articuler lusage de la force militaire et le processus politique ?
-Etant donné les limites de la MINUSCA, quelles capacités militaires et policières sont nécessaires pour stabiliser la situation ?
-Que faut-il faire des forces de sécurité centrafricaines ? Est-ce que la création dune unité militaire dintervention est une bonne idée dans le contexte actuel ?
-Le gouvernement de transition est-il toujours en mesure de fournir une solution politique et le cadre institutionnel actuel est-il toujours pertinent ?
-Les puissances régionales pourraient-elles jouer un rôle constructif en faveur de la paix plutôt que de compliquer la résolution de la crise ?

Vouloir organiser un vote dans un pays à lhistoire électorale turbulente, sans liste des électeurs et en labsence defforts sérieux pour mettre fin à la violence communautaire récente ou poser les fondations dune réconciliation politique, contribuera-t-elle à la résolution de la crise ou à son aggravation?

Pendant que les Nations unies peinent à mobiliser les ressources nécessaires pour leur mission centrafricaine et que lUnion européenne cogite sur laprès-mission EUFOR-CAR (prolongée jusquen mars 2015), ces questions devraient être au centre des discussions du groupe international de contact qui doit se réunir à Bangui la semaine prochaine.



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