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Non, la France n’est pas devenue atlantiste

Par Bernard Guetta

 

La France aurait rompu - c’est l’idée qui monte - avec «l’héritage gaullo-mitterrandien». Sa diplomatie se serait alignée sur celle des Etats-Unis et serait devenue banalement atlantiste, voire néoconservatrice. C’est une idée qui émeut des pans entiers du Quai d’Orsay et suscite bien des alarmes mais est-elle fondée ?
Non, elle ne l’est pas, pour deux raisons. La première est que le nouvel interventionnisme français, cette indéniable réalité qui nourrit le procès en atlantisme, n’est en rien le fruit d’un suivisme vis-à-vis des Etats-Unis. En Libye, en Syrie, au Mali, en Centrafrique et en «Syrak» maintenant, contre l’expansion de l’Etat islamique dans la zone syro-irakienne, c’est bien au contraire la France qui a mobilisé Washington ou tenté de le faire, pas l’inverse.

La France a précédé les Etats-Unis sur la Libye où elle ne les a convaincus d’intervenir que par un chantage politique, en les menaçant de dénoncer leur passivité s’ils laissaient le colonel Kadhafi passer Benghazi au fil de l’épée. Elle est intervenue seule au Mali où les Américains ne semblaient pas se soucier que les jihadistes chassés d’Algérie puissent s’emparer de Bamako avant de transformer le Sahel en place forte. C’est son armée qu’elle a engagée seule en Centrafrique pour empêcher que l’éclatement de ce pays ne crée une crise régionale de première ampleur qu’elle était seule à prévoir et à craindre.

C’est toujours seule, mais impuissante cette fois-ci, que la France s’est retrouvée en Syrie lorsque Barack Obama a finalement refusé de la suivre, à la dernière seconde, dans une sanction militaire de l’usage d’armes chimiques par Bachar al-Assad. Contre l’Etat islamique enfin, la France a été la première à sonner l’alarme et à lancer l’idée d’une coalition internationale.

Ce n’est pas ce qui s’appelle un alignement, et la seconde raison pour laquelle il n’y a pas de rupture avec l’héritage gaullo-mitterrandien est que ni le général De Gaulle ni François Mitterrand n’étaient antiaméricains. Aussi attachés qu’ils aient été à la singularité de la France, elle appartenait, à leurs yeux, au camp occidental, non pas alignée sur la politique américaine mais alliée des Etats-Unis. Dans la crise de Cuba, De Gaulle s’était ainsi clairement rangé aux côtés de Washington. Lors de l’assaut contre l’ambassade américaine à Téhéran, Mitterrand s’était immédiatement démarqué de l’antiaméricanisme que cette prise d’otages pouvait flatter en France. Après avoir vainement tenté de raisonner Saddam Hussein dans l’affaire koweïtienne, il avait également approuvé la première guerre d’Irak, bien que Saddam ait alors été un partenaire de la France au Proche-Orient.

 


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Bernard Guetta
Ce n’est autrement dit pas l’antiaméricanisme qui définit le positionnement diplomatique de la France conçu par De Gaulle et respecté par ses successeurs. Ce qui est l’essence de l’héritage gaullo-mitterrandien est une volonté de défendre la place de la France en faisant entendre, chaque fois que nécessaire, une autre voix occidentale que celle des Etats-Unis, plus pertinente et visionnaire que la leur. Contre les errements américains, De Gaulle avait raison sur la guerre du Vietnam comme Chirac et Villepin sur l’aventure irakienne, et la seule question à se poser aujourd’hui est de savoir si le nouvel interventionnisme français est ou non justifié.

La réponse est qu’il a évité le pire au Mali et au Centrafrique ; que le chaos libyen ne devrait pas faire regretter Kadhafi mais déplorer que l’ONU ne se soit pas donné les moyens de stabiliser ce pays après la chute de la dictature ; que les illuminés de l’Etat islamique n’auraient pas pris un tel essor si les démocraties n’avaient pas abandonné l’insurrection syrienne et qu’il fallait bien évidemment prévenir un triomphe régional de l’Etat islamique même si cet endiguement par les airs n’empêchera pas le Proche-Orient de plonger dans une guerre de trente ou cent ans.

Sans les Etats-Unis ou contre eux, sur chacun de ces dossiers, la France a eu raison face à une Amérique qui, fatiguée de ses erreurs et déboires, voudrait se détourner de l’Europe et du Proche-Orient pour se replier sur elle-même et l’Asie. La France n’est devenue ni atlantiste ni néoconservatrice. Ni plus ni moins occidentaliste que toujours, il se trouve seulement qu’elle est, avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, l’une des trois grandes démocraties à avoir à la fois une vision du monde et des moyens militaires et que sa détermination à agir quand il le faut n’a pas été amoindrie par l’aveuglement irakien de George Bush et de Tony Blair.

Il se trouve aussi que l’opinion française est la seule en Europe à n’être pas gagnée par le pacifisme et que cela met la France en position d’être la vigie de l’Union. Reste, bien sûr, qu’elle ne peut pas tout toute seule et que, si l’Europe ne se réveille pas, la France restera un détachement d’avant-garde sans armée derrière elle - la plus périlleuse des positions.


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