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Témoignage: Kristalina Georgieva síémeut pour la Centrafrique

La Commissaire européenne à l'aide humanitaire s'est rendue sur le terrain. Elle partage son expérience poignante

 

Nous étions au beau milieu de la matinée, mais je pouvais à peine la voir à cause de la pluie soudaine qui avait plongé cet hôpital sans électricité dans l'obscurité. Elle venait juste de donner naissance à un petit garçon miraculeusement bien portant, après avoir marché des jours entiers à la recherche d'une assistance médicale. Quand je lui demandai comment elle allait, sa seule réponse fût un gémissement: "J'ai faim". Elle était assise sur un lit dépourvu même de matelas, tant les pillards avaient été efficaces.

 


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Kristalina Georgieva, perdue au milieu de ce qui reste des bureaux de l'ONU à Kaga Bandoro
Une crise humanitaire
Je me trouvais en République centrafricaine, à Kaga Bandoro, une localité de 26.000 habitants qui vivent encore dans la peur après le soulèvement de la Seleka (une coalition de factions de rebelles dont certaines recrutent des enfants soldats) au début de cette année. La zone a été mise à sac, des femmes ont subi des viols et des meurtres ont été commis. Kaga Bandoro n'est que le reflet de l'état actuel d'un pays environ trois fois plus grand que la Grande-Bretagne mais qui abrite seulement la moitié de la population de Londres. Pour ces 4,6 millions de personnes, l'avenir est incertain. L'atrocité des combats et la chute de Bangui, la capitale du pays, ont brièvement propulsé la République centrafricaine au cúur de l'actualité internationale. Pourtant, c'est la quasi-invisibilité de ce petit pays situé au milieu d'un océan de troubles et de conflits qui est à l'origine de ces souffrances. La route est longue depuis les ruines díAlep jusqu'aux jungles de Kaga Bandoro, où la moitié de la population vit encore cachée, ne subsistant, à grand peine, qu'à l'aide de racines et de feuilles de manioc. Mais líombre de la guerre civile syrienne étend son long manteau jusqu'aux populations les plus vulnérables de la planète.

Un pays négligé
Alors que la communauté internationale a laissé aux travailleurs humanitaires le soin de gérer au mieux la crise syrienne, semblant renoncer à tout effort pour trouver une solution politique, des millions de personnes à travers le monde voient leurs souffrances s'aggraver, tandis que la pression s'accroît sur les ressources précieuses. Il est difficile de garder espoir quant à líavenir de la République centrafricaine, tant son passé et son présent sont tragiques. Cependant, líinsécurité et le niveau élevé díinstabilité sont tels que les pays voisins sont disposés à y envoyer des troupes de maintien de la paix. La République démocratique du Congo a consenti un prêt afin d'assurer le paiement des fonctionnaires pendant plusieurs mois. Une chose est sûre: la République centrafricaine níest pas en mesure de s'en sortir seule. En dehors de la capitale, Bangui, où elle reste néanmoins fragile, l'autorité de l'État a pratiquement cessé de s'exercer dans le pays. Ce níest pas encore la Somalie, mais il apparaît clairement que certains seigneurs de guerre ont déjà commencé à prélever des taxes dans leurs fiefs. Pour la première fois, les tensions augmentent entre la minorité musulmane (dont est issue la majorité du commandement de la Seleka) et les chrétiens.

 


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Mme Kristalina Georgieva accueillie par de jeunes fille lors de sa visite sur le terrain
Le risque d'une contagion
Le pire risque de se produire. Au nord, la situation du Tchad, bien que calme pour l'instant, reste précaire à cause de la pression considérable exercée par les conflits voisins: Darfour, Libye, nord du Nigeria et Mali. Au sud, la République démocratique du Congo est une vaste étendue presque totalement non gouvernée. Les voix des optimistes qui clament que l'heure de líAfrique a sonné et qui parlent de décennie africaine sonnent creux au cúur du continent. Les problèmes de la République centrafricaine sont certes considérables, mais ils n'ont pas la même ampleur que ceux de son gigantesque voisin congolais, ce qui devrait nous inciter à y remédier maintenant, pour faire en sorte que le cancer du non-droit ne se propage pas au-delà d'autres frontières.

Une mobilisation internationale vitale
Jusqu'à quel point la situation doit-elle se dégrader avant que nous n'agissions? N'avons-nous pas appris des autres conflits? Ne savons-nous pas désormais que plus ils sont ignorés ou négligés et plus ils deviennent compliqués et coûteux à résoudre? La République centrafricaine ressemble aujourd'hui à un pauvre orphelin, qui a plus que tout besoin díêtre adopté, besoin d'une autorité qui prenne la tête d'une opération internationale pour y rétablir l'ordre. Malgré les besoins colossaux générés par des conflits dont les images sont diffusées notamment à la télévision, je suis déterminée, dans le cadre de mon mandat de commissaire de líUnion européenne chargée de líaide humanitaire, à garantir que nous continuions à consacrer 15% de notre budget annuel aux "crises oubliées", celles qui ne parviennent pas à attirer líattention de la communauté internationale. Cíest la raison pour laquelle nous venons díaugmenter notre aide à la République centrafricaine. J'espère que d'autres donateurs suivront.

Comment peut-on en arriver à oublier un pays tout entier?
C'est la question qui revient le plus souvent parmi les gens qui vivent dans la peur de la mort, qui travaillent sans être payés dans des hôpitaux sans électricité et sans médicaments, qui n'ont pas de nourriture pour leurs enfants sous-alimentés, et qui sont nombreux à avoir perdu tout espoir. "Comment le reste du monde a-t-il fait pour nous oublier?" Au-delà du devoir moral, il en va de notre propre intérêt de réunir les moyens et líattention politique nécessaires au rétablissement de la sécurité et au fonctionnement de l'État pour les Centrafricains. Cela relève du possible et il est grand temps d'agir.


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