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S.E François BOZIZÉ est l’invité du mois de «Afrique Nouvelle»

«Les droits de l’homme n’ont jamais été autant respectés qu’aujourd’hui»

 

Un peu moins de dix ans après son accession au pouvoir, le président centrafricain qui ne connaît pas de répit, était à Brazzaville du 24 au 25 juillet, à l’invitation de son homologue congolais Denis Sassou N’Guesso, pour le 11e sommet des Chefs d’État de la Communauté économique et monétaire des États de l’Afrique centrale (CÉMAC). C’est dans la «villa 3», au sein de la présidence congolaise où il a pris ses quartiers, que François Bozizé, dont les interviews sont rares, nous a conviés pour son premier entretien dans nos colonnes. Et ce, tôt le matin, après une série d’audiences avec les membres de son gouvernement présents dans l’ex-capitale de l’Afrique équatoriale française (AEF). L’air décontracté, François Bozizé, 66 ans, est un président de la République pas comme les autres, et cela se remarque. Arrivé au pouvoir par un coup d’État, il s’efforce avec force détermination mais non sans peine de remettre son pays, longtemps meurtri, en marche. Après avoir été réélu début 2011, à l’issue d’une élection présidentielle contestée par ses adversaires qui dénoncent des fraudes massives, ce pentecôtiste pasteur de l’Église du christianisme céleste-Nouvelle Jérusalem, au sein de laquelle il officie chaque dimanche, dispose également d’une majorité confortable à l’Assemblée nationale, considérée par une opposition très divisée et désorganisée comme inféodée au KNK (Kwa na Kwa, parti au pouvoir). Cet entretien a été réalisé le 25 juillet dans une villa du Palais présidentiel de Brazzaville.

 


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S.E. François Bozizé, président de la République centrafricaine
Monsieur le Président, vous sortez de la 11e conférence des chefs d’État de la CÉMAC qui vient de se tenir à Brazzaville. Quel bilan faites-vous de cette rencontre au sommet?
Tout d’abord, je tiens à remercier mon grand frère et ami, le président Denis Sassou N’Guesso et le peuple congolais de leur accueil si chaleureux. Vous savez que le but de la CÉMAC est de faciliter l’intégration des États de l’Afrique centrale, de permettre la libre circulation des personnes, d’en faire un important espace économique plus fonctionnel et viable. Pour répondre à votre question, nous avons sans doute fait un excellent travail ici à Brazzaville, lequel nous a donc permis d’insister sur la nécessité de traduire dans les faits un certain nombre de principes indispensables à la circulation des personnes et des biens. Car, il serait illusoire de parler d’intégration économique lorsque subsistent encore dans notre espace sous régional, des barrières douanières. Nous avons ensuite décidé d’appliquer le principe de la rotation intégrale avec effet immédiat. Ce principe est important à plusieurs titres pour le bon fonctionnement de notre organisation. Il diversifie l’expérience et permet à tous les États d’accéder aux postes importants et de faire valoir leur savoir-faire. Nous avons également estimé qu’il est désormais hors de question pour un pays membre de présider une institution dont il abrite le siège. Les chefs d’État ont enfin mis l'accent sur les investissements pour le programme d'équipement régional, toutes choses qui font avancer notre Communauté.

Tout de même, votre pays a perdu la présidence de la Commission qui devait lui revenir au nom du principe de la rotation comme cela avait été acté lors du sommet de Bangui, en janvier 2010…
Non. Bien au contraire. Même si je reconnais que le poste en question est très convoité. Cependant, il ne vous a pas échappé que nous avons décidé du principe de non cumul et du poste et du siège. Par exemple, il ne sera pas possible que le Cameroun qui abrite la Banque des États de l'Afrique Centrale ait en même temps le poste de Gouverneur. Idem pour la République centrafricaine qui abrite le siège de la Commission. C’est en réalité, quoique vous pensiez le contraire, un excellent mode de fonctionnement. Le mérite de ce travail revient à tous les présidents. Toutefois, il n’y a pas que le poste de président de la Commission, il existe également des institutions spécialisées qui doivent être pilotées, notamment la compagnie Air CÉMAC, pour ne prendre que cet exemple, dont la direction a été attribuée à un ressortissant centrafricain. Par ailleurs, la conférence des chefs d’État a décidé de soutenir le programme de désarmement et démobilisation des ex-combattants en mettant une enveloppe de cinq milliards de francs CFA à notre disposition. Il n’y a eu ni vainqueurs ni vaincus à Brazzaville. Il y a par contre eu des décisions courageuses visant un meilleur fonctionnement de notre sous-région. Je pense pour ma part que cette conférence de Brazzaville a été très positive. Elle nous a permis d’avancer effectivement vers la voie de l’intégration.

Justement, Monsieur le Président, qu’en est-il de la compagnie Air CÉMAC dont le décollage est sans cesse annoncé, mais toujours reporté?
À Brazzaville, nous avons fait un pas de plus vers le décollage effectif d’Air CÉMAC, puisque nous nous sommes mis d’accord sur le partenaire stratégique qui va travailler avec nos experts et les États pour le lancement de la compagnie. Un pas de plus a été donc franchi. Je crois que très prochainement, nous verrons la réalisation de ce projet structurant qui nous tient tous à cœur. Cela dit, il ne faudrait pas perdre de vue l’aspect très concurrentiel et très difficile du secteur aéronautique. Des études sont nécessaires, ne serait-ce que pour corriger les erreurs du passé et rectifier ce qui doit l’être.

 


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Le numéro de "Afrique Nouvelle" en kiosque
Le grand sujet du moment, à Bangui, c’est le dialogue que vous avez proposé à la classe politique à l’issue d’une visite du président Deby. De quoi s’agit-il au juste?
Mon frère le président Idriss Deby Itno est venu à Bangui avec l’ancien président burundais, Pierre Buyoya, qui est médiateur chez nous pour le compte de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Ils nous ont encouragés à mieux dialoguer avec la classe politique centrafricaine. Ce dialogue va nous permettre de faire le point et de corriger ce qui ne fonctionne pas. J’en attends beaucoup en termes d’apaisement du climat politique, en termes de suggestions aussi de la part de la classe politique. Je regrette néanmoins que l’opposition ait cru bon de mener une campagne de presse pour m’accuser de ne pas vouloir dialoguer, alors que je suis un homme de dialogue, plus sans doute que la plupart de ceux qui dans ce pays se disent démocrates. Je suis ouvert.

Pourtant, vos adversaires vous décrivent sous les traits d’un dictateur reclus et paranoïaque?
C’est peu sérieux et ridicule. Les droits de l’homme n’ont jamais été autant respectés qu’aujourd’hui. Je reçois tout le monde, sans arrêt.

On vous prête également l’intention de former un gouvernement d’union nationale à l’issue du dialogue. Est-ce exact?
Je verrai le moment venu. Mais pour l’instant, j’ai d’autres priorités, urgentes et quotidiennes.

L'opposition centrafricaine n’est presque pas représentée à l’Assemblée nationale. Elle est aussi absente des institutions de la République. Vos adversaires vous accusent d’être le principal responsable de cette situation.
C’est une aberration. Tout d’abord, les faits : les dernières élections ont été libres et démocratiques, et elles ont donné les résultats que vous savez. Aurais-je dû les fausser ? Ce n’est pas ma conception de la démocratie. Aujourd’hui, les Institutions sont en place, et elles fonctionnent tant bien que mal. Je ne nie pas qu’il y a encore des imperfections à corriger, comme dans toutes les entreprises humaines. Plutôt que de m’accuser matin, midi et soir d’avoir exclu je ne sais qui et d’avoir verrouillé je ne sais quoi, ces gens de l’opposition qui ont déjà exercé le pouvoir et qui ont mis le pays à genoux, feraient mieux de changer de refrain. Ils ont échoué parce que le peuple a de la mémoire et n’a forcément pas envie de voir les responsables de ses malheurs revenir aux affaires. Cela n’a rien à voir avec moi.

Pourquoi avoir dissout, en janvier dernier, les conseils d'administration de toutes les sociétés d'État, offices, agences et fonds publics du pays au profit d'un conseil spécial de surveillance et de redressement que vous présidez en personne?
Il a fallu que je prenne moi-même les choses en main. C'était indispensable. Car, la plupart des sociétés d'État sont en ruine depuis des décennies, malgré toutes les mesures prises pour les réhabiliter. Détournements, absentéisme du personnel, laisser-aller généralisé: le mal dans ces sociétés et offices d'État est profond. Il s’agit là d’une mesure draconienne et exceptionnelle, mais elle durera jusqu’à ce que nous voyions un peu plus clair dans les comptes de chacune de ces entités publiques. Vous savez que notre pays a beaucoup d'atouts pour réussir, mais le manque d'honnêteté et de civisme d’un nombre non négligeable de ses cadres pose un vrai problème. J’ai décidé d’y remédier en agissant avec rigueur. Les limogeages et arrestations de directeurs généraux ainsi que les poursuites engagées contre certains ministres entrent dans cette logique. À la justice désormais de faire son travail.

 


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Pour bâtir une nouvelle nation
L’Armée de résistance du Seigneur (LRA), de l’Ougandais Joseph Kony, sévit depuis plusieurs années dans l’est de la Centrafrique. L'aide américaine promise pour vous aider à lutter contre ces criminels est-elle effective?
Un contingent des forces spéciales américaines est présent à Obo, dans le Haut-Mbomou. Et je suis heureux qu’enfin l’Union africaine et l'ONU se soient saisies du dossier.

Pourquoi votre armée n'est-elle toujours pas opérationnelle?
Les Forces armées centrafricaines (FACA) ont des officiers et des hommes de valeur. Ce n'est pas la motivation qui manque, mais l'équipement et la mobilité. Nous faisons de notre mieux pour sécuriser le pays, mais cela coûte cher et nous sommes un pays pauvre.

Monsieur le Président, pour l’instant, malgré l’offre du dialogue, certaines rébellions, notamment la CPJP (Convention des patriotes pour la justice et la paix), demeurent actives…
Moins qu’avant, ne serait-ce qu’en raison des négociations de paix en cours. Nous avons des contacts avec les responsables de la CPJP. Nous prendrons le temps qu’il faudra pour les ramener dans le giron de la République, vers la légalité.

Depuis l’élection de François Hollande, vous ne semblez pas être pressé de le rencontrer. Où en sont vos relations avec la France?
Au beau fixe. La France nous a toujours soutenus. Hormis quelques rares incompréhensions d’ordre purement commercial que certains esprits malins ont cherché, à tort, à politiser. N’oubliez pas que le président Hollande dirige la cinquième puissance mondiale qui est engagée sur différents fronts tant sur le plan national qu’international. Je lui avais envoyé une lettre de félicitations au lendemain de son élection. Lorsque nos agendas respectifs le permettront, nous allons nous rencontrer. C’est une question de temps.

Vous êtes au pouvoir depuis près de dix ans. Voyez-vous passer le temps?
Hélas, non. Je travaille beaucoup et cela m’aide à tenir. Je dois tout surveiller, tout régler. Sinon, ce sera la catastrophe.

Un dernier mot?
Je crois que Dieu est à nos côtés, lui qui nous a souvent aidés à surmonter les épreuves que le pays a traversées. Il saura comment nous donner la force du travail, rien que le travail. Kwa na kwa.


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