INTERVIEW  |    

Emmanuel Donggala: «Ce que femme veut...»

Par Thomas Flamerion, Evene.fr - 11/03/2011

L’écrivain revient sur la sortie de son romant «Photo de groupe au bord du fleuve»

 

Le roman montre bien la confrontation entre tradition et modernité qui, chacune à leur façon, représentent un poids...
Tradition et modernité vont maintenant de pair en Afrique. Tout est totalement imbriqué. Ces femmes ont des téléphones portables, elles s'envoient des SMS, et pourtant l'électricité manque, le système de santé est catastrophique... L'Afrique d'aujourd'hui, c'est ça. Les jeunes, comme ces femmes, se trouvent dans une position totalement schizophrénique, puisqu'ils vivent dans un univers où se côtoient les nouvelles technologies et la plus grande pauvreté. Pour les jeunes, la seule issue est de partir pour vivre la richesse qu'ils voient à la télévision. Mais ces femmes, elles, ne peuvent pas partir.

La modernité comme on la vit ailleurs, en Occident par exemple, est-elle d'une certaine façon arrivée trop vite?
Disons qu'elle bouscule l'ordre établi et nécessite donc un temps d'adaptation. Vous trouvez, dans les constitutions, de beaux textes sur l'égalité de la femme par exemple, qui promettent protection, même traitement, même salaire... Mais quand il y a un conflit réel dans la famille entre homme et femme, c'est la tradition qui l'emporte. Les parents diront à la femme de retourner chez son mari, alors que les lois disent qu'elle a raison de partir. Quand une épouse se retrouve veuve, la loi dit qu'elle doit hériter, alors que c'est le reste de la famille qui se partage l'argent et qu'elle est chassée. Mais c'est la dialectique entre tradition et modernité qui pousse la société en avant aussi. Pour ces femmes, la tradition peut paraître très lourde, mais pour les jeunes, elle ne représente plus aucune attache. Ils sont tellement dans la modernité qu'ils ont perdu leurs racines, leurs liens sentimentaux avec leur village. Ils ne parlent plus que la langue des villes. C'est pour ça qu'ils rêvent d'aller en Europe, de partir.

 


© www.bief.org
Emmanuel Donggala: Ce que femme veut...
Vous semblez dire qu'il est difficile d'entrer "correctement" dans la modernité sans mémoire...
Prenez le cas du Japon, qui est tout à fait moderne. Il y a une forte culture japonaise qui perdure. La modernité se développe à travers une culture. Or, chez la plupart des jeunes Africains, ces racines-là ont complètement disparu. Il y a quelques années, de jeunes Guinéens de 14 ans ont pris l'avion clandestinement en se mettant dans la soute à bagages et sont arrivés morts à Bruxelles. Ils avaient dans leur poche une lettre adressée à "Messieurs les dirigeants de l'Europe", expliquant qu'ils souffraient trop en Afrique. C'était catastrophique parce que, sur place, ils n'avaient personne à qui parler, à qui exposer leur souffrance. Dans ce roman, les femmes ont encore la chance, si l'on veut, d'avoir un socle de traditions. Elles se battent pour avancer, pour créer quelque chose de nouveau, mais en partant de leurs racines.

Même si vous racontez des destins tragiques, votre roman ne s'apitoie pas. Il témoigne même d'un véritable espoir...
«Photo de groupe au bord du fleuve» est mon premier roman qui finit bien. Même s'il subsiste une incertitude quant à l'aboutissement de leurs projets, ces femmes remportent un combat. Il témoigne d'un optimisme que je ne peux que partager puisque l'Afrique a connu de véritables avancées. Quand des femmes prennent la parole, c'est une avancée. Il ne s'agit pas non plus d'un roman manichéen, ou d'un roman contre les hommes. Chacun a ses défauts et ses qualités. J'ai voulu montrer des personnages vivants, réels, avec toutes leurs contradictions et toute leur force. Je ne veux pas paraître prétentieux, mais ce roman mobilise les femmes qui s'y reconnaissent. Ce n'est pas la littérature qui va changer le monde mais, quelquefois, elle aide à mieux saisir les choses. Plusieurs femmes m'ont dit que ce roman leur avait ouvert les yeux et, ne serait-ce que pour cela, je suis fier.

 

Vous étiez à Saint-Malo dans le cadre des cinquante ans des indépendances en Afrique. Diriez-vous, comme d'autres auteurs, qu'avant l'indépendance, il n'y avait pas de littérature africaine à proprement parler?
La littérature africaine existait déjà avant l'indépendance. Mais c'était une littérature militante, qui dénonçait la colonisation. Elle relevait donc plus de l'idéologie que d'un véritable travail littéraire. Ce n'est qu'à partir des années 1960 qu'elle s'en est détachée mais, alors, les grands éditeurs français ne publiaient pas encore de littérature africaine, seules quelques maisons spécialisées le faisaient. Depuis une quinzaine d'années, elle a littéralement explosé et, aujourd'hui, elle a pignon sur rue, elle représente un corpus et des traductions importants et commence à être mondialement appréciée. Tous les grands éditeurs veulent d'ailleurs avoir leur auteur africain.

Quelle est aujourd'hui la nature du discours de cette littérature africaine?
Les termes ont changé. On est d'abord passé de la dénonciation de la colonisation au mouvement contre les dictatures en Afrique, et maintenant chaque écrivain a son propre point de vue et écrit sur ce qu'il veut. Le carcan qui voulait que toute littérature africaine soit une littérature engagée, qui a perduré pendant très longtemps, a disparu. Aujourd'hui, l'engagement est individuel, personnel, et les sujets transcendent notre origine africaine. Nous ne sommes plus dans la construction d'une identité nationale en matière de littérature. Avant, on écrivait pour la nation, pour définir la négritude, on se croyait les porte-parole du peuple, mais maintenant c'est fini. On écrit simplement pour être lu. Je n'écris pas pour la postérité, j'écris pour mes contemporains, au sujet de problèmes actuels, afin que certains se reconnaissent dans mes romans et puissent pousser plus loin leur réflexion.
 
MOTS CLES :  Femme   Dongala   Photos   Groupe   Fleuve 

0 COMMENTAIRES

Afficher tous les commentaires | Poster un commentaire

POSTER UN COMMENTAIRE

Identifiez- vous : pseudo* e-mail
Titre du commentaire
votre commentaire
Etre prévenu par email quand une réponse est faite
Ne cochez oui que si vous voulez recevoir des mails en cas de réponse sur ce sujet et que vous avez saisi votre mail
Je reconnais avoir pris connaissance des conditions d'utlilisation

POLITIQUE

SPORTS

ECONOMIE & BUSINESS

DOSSIERS

Culture & Loisirs

Société

Débats & Opinions

Personnalités

Agenda - événements

Lancement du Africa CEO Forum 2015
Tous les événements

TOUT L'UNIVERS JOURNALDEBANGUI.COM

DOSSIERS

Dossiers

L'INTERVIEW

Interview

COMMUNIQUES OFFICIELS

Communiqués