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Centrafrique: Le bois du sang

Par lemonde.fr - 16/07/2015

Comment les entreprises forestières rackettées par les groupes armés qui ont mis à feu et à sang la République centrafricane (RCA) en 2013 et 2014 ont alimenté la guerre. L'enquête de Global Witness

 

Jusqu’à quel point les entreprises forestières rackettées par les groupes armés qui ont mis à feu et à sang la République centrafricane (RCA) en 2013 et 2014 ont-elles fermé les yeux sur l’ampleur des exactions commises pour pouvoir poursuivre leur activité? Jusqu’où ces entreprises, tout comme celles qui ont ensuite accepté d’acheter ce bois, peuvent-elles être considérées comme complices du conflit ? Ce sont les questions soulevées par le rapport publié mercredi 15 juillet par l’ONG britannique Global Witness, sous le titre «Bois de sang. Comment l’Europe a aidé à financer la guerre en République centrafricaine».

S’il existe pour le diamant un processus dit de « Kimberley », qui permet d’exclure du marché international toute marchandise liée à un conflit, rien de comparable n’a jusqu’à présent vu le jour pour le commerce du bois. Même si l’exemple du Liberia à l’époque de Charles Taylor ou celui du Cambodge sous les Khmers rouges ont montré comment l’industrie forestière avait permis de financer des régimes sanguinaires.

 


© globalwitness.org
Rançons et pillages
En mai 2013, deux mois après le coup d’Etat de la Seleka et l’arrivée au pouvoir de Michel Djotodia, le processus de Kimberley exclut ainsi la RCA de la liste des exportateurs de diamants fréquentables. Rien de tel pour le secteur forestier, qui devient la proie privilégiée des groupes rebelles désormais aux commandes à Bangui et dont les exactions ont faire 5 000 morts et plus d’un million de déplacés.

Global Witness démontre, témoignages et documents à l’appui, comment ces entreprises, après avoir été rançonnées, et pour certaines pillées par les rebelles de la Seleka, ont acheté par la suite leur sécurité en finançant la présence de forces de protection issues des rangs des belligérants sur leurs concessions.

Cette réalité est au demeurant de notoriété publique à Bangui. Le groupe d’experts sur la République centrafricaine mandaté par le Conseil de sécurité des Nations unies note ainsi dans un rapport datant de juillet 2014 que «des entreprises forestières ont payé des commandants de la Seleka jusqu’à 6 000 dollars par mois pour la protection de leurs installations à Bangui».

Dans cette ancienne colonie française grande comme l’Hexagone où vivent environ 4,6 millions de personnes, l’exploitation forestière se concentre dans le sud-ouest du pays, dans une zone grande comme cent fois Paris. A côté des petites unités artisanales dont l’activité est avant tout locale et régionale, de grandes concessions ont été attribuées à quelques opérateurs étrangers. Trois d’entre elles, Sefca (Société d’exploitation forestière centrafricaine), à capitaux libanais; IFB (Industrie forestière de Batalimo), d’origine française; et Vicwood, détenue par des Chinois, réalisent 99 % des exportations. Cette activité représentait avant la crise de 2013 10 % du revenu national et 40 % des recettes de l’Etat. L’Allemagne importe un tiers du bois centrafricain, et la France, 20 %.

 


© globalwitness.org
Membres de la Brigade rouge de la Seleka à la périphérie de Bangui

Avance de trésorerie au gouvernement rebelle
Selon Global Witness, ces trois entreprises auraient au total versé 3,4 millions d’euros à la Seleka. Sefca, la plus importante d’entre elles, a pour sa part aussi consenti une avance de trésorerie de 250 millions de CFA (382 000 euros) au gouvernement Djotodia en mai 2013. Une réclamation adressée au ministère des finances par le directeur de cette société, Jamal El-Sahely, pour obtenir la reconnaissance de cette créance.

N’y avait-il aucune alternative? C’est ce que laisse entendre Sefca – dont les responsables n’ont pu être joints – en voulant rassurer son principal client, la société française Tropica-Bois, installée à Nice, dont elle détient également la moitié du capital. «A l’instar des autres entreprises en RCA et afin de garantir la sécurité de ses installations, même en temps normal, la Sefca a coutume de recevoir un détachement des forces publiques sur ces sites. Cette pratique a été maintenue sous Djotodia, pour prévenir les pillages (…). Cela peut-il faire des opérateurs économiques que nous sommes, des sources de conflit, et nos produits, des produits du conflit, nous qui comptons parmi les victimes?», interroge le responsable de Sefca dans une lettre du 17 janvier 2015, dont Le Monde a obtenu copie.

 


© globalwitness.org
Civils déplacés par les combats entre la Selela et les anti-balaka

Des consommateurs complices involontaires
Cela jette au minimum de sérieux doutes sur la légalité du bois qui a été importé en Europe, et en France en particulier au cours de cette période. En mars 2013 est entré en vigueur le «règlement bois» de l’Union européenne (UE), qui oblige ­en principe tous les opérateurs du secteur à être en mesure de prouver l’origine légale du bois acheté. Le bois qui a permis de remplir les caisses d’un régime dont le bilan se compte en milliers de morts peut-il entrer dans cette catégorie? «Il est tragiquement ironique de constater qu’alors que les gouvernements européens ont investi des centaines de millions d’euros dans les opérations militaires et de maintien de la paix en RCA, ils n’ont pas réussi à garder le bois du conflit en dehors des marchés de l’UE. Tant que l’Europe continuera de soutenir l’industrie forestière en RCA, les consommateurs seront susceptibles d’alimenter involontairement un conflit que leurs propres armées étaient censées stopper», souligne Alexandra Pardal, de Global Witness.

Mise en cause pour son soutien aux grands exploitants à travers le financement des plans d’aménagement forestier, l’Agence française de développement (AFD, partenaire du Monde Afrique), défend sa stratégie en RCA: «La Centrafrique était la championne du monde de l’aménagement forestier. Dès la fin des années 1990, nous avons commencé à mettre en place des modèles qui concilient rentabilité économique et préoccupation environnementale. Pourquoi les entreprises sortiraient-elles de ce cadre?, rétorque Emmanuel Fourmann, responsable du secteur forêt de l’AFD, en refusant de juger l’attitude des entreprises pendant le conflit. Que voulez-vous que je vous dise? C’est comme ça. Quand un Etat pille sa propre économie.»

Quelle est aujourd’hui la situation, dix-­huit mois après la démission de Michel Djotodia et la nomination d’un gouvernement de transition présidé par Catherine Samba-Panza? «Elle se normalise, même si tout est loin d’être parfait», affirme Christian Fargeot, conseiller auprès de la ministre des forêts. «Les camions de bois sont désormais escortés par les forces de la Minusca, la force armée déployée par les Nations unies. Le secteur forestier reste le seul secteur de l’économie formelle sur lequel l’Etat peut prélever l’impôt.»

Loin d’être parfait en effet. « L’administration n’est pas retournée sur le terrain. Elle n’en a pas les moyens. Plus personne ne contrôle et les exploitants se foutent des plans d’aménagement », témoigne un ancien ministre de l’environnement pour qui un embargo ferait cependant « encore plus de mal au pays ».

 
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