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Thierry Vircoulon: "Bangui n'a pas été désarmée"

Par afrikarabia.com - 10/03/2015

Trois forces internationales, dont la réduction est programmée, ne parviennent pas à améliorer la sécurité de la capitale centrafricaine, analyse Thierry Vircoulon d’International Crisis Group (ICG)

 

Au moment où la force française Sangaris vient de réduire ses effectifs de 300 hommes et où la mission de l’Eufor RCA prendra fin le 15 mars prochain, quelle est la situation sécuritaire à Bangui ?
Malgré la présence de trois forces internationales sur le terrain (ONU, Sangaris et Eufor), il y a encore plusieurs abcès de fixation sécuritaire à Bangui. Il y a premièrement toujours une présence résiduelle d’ex-Séléka dans le camp militaire de Béal et de RDOT, avec un problème particulier à Béal, qui est la présence d’une forte quantité d’explosifs. Les membres de l’ex-Séléka ne veulent pas quitter ce camp et essaient de monnayer leur départ, avant de pour pouvoir dépolluer ce site qui est très proche du centre-ville. Le deuxième abcès de fixation est le PK5, qui reste une enclave de musulmans, plus ou moins assiégés et armés. Troisième problème: la présence de milliers d’anti-balaka qui sont particulièrement actifs dans les quartiers de Combattants, Fouh, Gobongo et leur fief de Boy Rabe. Ce que les habitants de Bangui ne comprennent pas, c’est la surabondance de moyens militaires au regard de l’insécurité qui règne toujours dans la capitale. La présence des anti-Balaka se traduit maintenant par une délinquance très forte, puisque ce groupe fonctionne désormais sur le mode de la criminalisation, et le maintient d’ex-Séléka armés au PK5 apporte toujours une justification aux anti-Balaka. Bangui n’a donc pas été désarmée et elle connait une recrudescence de délinquance.

Comment expliquer que les belligérants ne sont toujours pas désarmés à Bangui, alors que les troupes internationales présentes avaient mandat pour le faire, y compris par la force ?
Il y a eu un vrai blocage. Les forces internationales, y compris françaises, nous disent qu’elles n’ont pas assez d’effectifs pour faire du désarmement forcé. Etrangement, les Nations unies, qui sont beaucoup plus nombreux, estiment que le désarmement forcé ne fait pas partie de leur mandat, alors que lorsqu’on lit la résolution des Nations unies, on se rend compte du contraire. Au final, personne n’a voulu faire du désarmement forcé à Bangui. Il faut également noter que le désarmement-relocalisation des Séléka, qui était le but de l’opération française Sangaris, n’a pas été achevé puisqu’on trouve encore des ex-Séléka résiduels à Bangui.

Est-ce que ce désarmement peut être effectué par la Minusca, qui prend peu à peu le relai sur le terrain ?
A l’avenir, il va falloir penser le désarmement, pas seulement sous l’aspect du DDR (désarmement-démobilisation-réinsertion), mais être inventif sur le désarmement communautaire. Les armes ne sont plus seulement dans les mains des groupes armés, mais maintenant, elles sont dans les mains de la population ! Une autre source de préoccupation concerne le DDR : il risque de ne pas prendre en considération les anti-Balaka et de n’absorder que des Séléka, ce qui sera évidemment problématique.

Que doit-on attendre du forum de Bangui qui se profile pour le mois d’avril ?
Ce que l’on attend avant tout de ce forum, c’est bien sûr un accord entre les groupes armés et qu’ils rendent les armes. On attend aussi du forum qu’il se prononce sur les critères d’éligibilité en vue des prochaines élections. Le forum devra aussi définir le périmètre de la lutte contre l’impunité.

 


© afrikarabia.com
Thierry Vircoulon est responsable du programme Afrique centrale pour International Crisis Group (ICG)
Où en est-on du processus politique ?
Le processus politique a commencé. Il y a eu des discussions sur un projet de nouvelle Constitution. Mais je voudrais dire sur ce point qu’il faudrait que les internationaux soient cohérents avec eux-mêmes. Ils ont souhaité un processus politique qui comporte le forum de Bangui, avec peut-être un référendum constitutionnel et après des élections… ils doivent donc sécuriser ce processus. Le retrait de l’Eufor RCA de Bangui et l’annonce de la réduction des effectifs de Sangaris par le ministre français de la Défense, semblent assez incohérents avec le lancement d’un processus politique.

La tenue d’une élection présidentielle cet été paraît-elle toujours réaliste ?
Elle est tout à fait irréaliste. Il faut plus compter sur 2016 que sur 2015.

Les négociations informelles de Nairobi entre les anciens présidents Bozizé et Djotodia risquent-elles de parasiter le forum de Bangui, dans la mesure où elles sont censées remettre en selle les deux ex-présidents centrafricains ?
Il y a unanimité dans la classe politique et la société civile à Bangui pour rejeter le retour Michel Djotodia et de François Bozizé. Il est clair que les négociations de Nairobi sont utilisées comme un geste de bonne volonté des deux ex-présidents pour se faire accepter au forum de Bangui et dans le processus électoral à venir. Mais à Bangui, beaucoup pensent que ceux qui ont été leurs bourreaux n’ont pas de place dans la discussion sur l’avenir de la Centrafrique.

Le temps joue-t-il plus en faveur d’un camp plutôt qu’un autre?
Le fait que les anti-Balaka s’adonnent à la criminalité joue contre eux auprès de la population centrafricaine. A Bangui leur image de « patriotes » est fortement ternie par les crimes qu’ils commettent. Idem pour les ex-Séléka. Plus ces groupes vont se criminaliser, moins la population centrafricaine va les soutenir.
 
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