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Les drames des Centrafricains

Par Jean-Arnold de Clermont - 07/11/2014

Par Pasteur Jean-Arnold de Clermont

 

A l’arrière-plan des violences en Centrafrique, il y a sans aucun doute des tensions interreligieuses. Si les principaux leaders chrétiens et musulmans affirment la tradition de cohabitation pacifique entre les uns et les autres, il n’empêche que de fortes tensions se sont manifestées depuis longtemps.

En 2008, dans une enquête du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), à la question : « Vous sentez vous exclus ? », 29 % des chrétiens centrafricains disaient oui pour des raisons économiques, 51 % des musulmans pour des raisons religieuses. Les musulmans sont négociants, éleveurs, diamantaires. Et ainsi que nous l’indiquait l’un de nos interlocuteurs, au marché ils représentent 70 % des commerçants, tandis que 40 % des acheteurs potentiels sont pauvres. D’où une jalousie évidente : « Eux sont riches, nous pas. » Ils ont donc été régulièrement rackettés par les forces de l’ordre, victimes de « délits de faciès ».

Certains immigrés du Tchad appartiennent à des groupes ethniques de sanglante réputation. Ainsi de fil en aiguille, la confusion s’établit entre le sociologique et le religieux  : le Tchadien, le riche commerçant, devient le musulman qui sera opposé au Centrafricain chrétien et pauvre. Dans les faits, un conflit à caractère politique, économique, ou ethnique devient un conflit interreligieux. Au moins dans son interprétation et dans son instrumentalisation par les politiques. Les conséquences en sont dramatiques.

 


© ladepeche.fr
Pasteur Jean-Arnold de Clermont
Le drame éducatif se surajoute. Dans un état en faillite récurrente, ce qu’on appelle ici « les années blanches » dans le système éducatif se répètent ; ce sont des années où l’école n’a tout simplement pas lieu. Un représentant des étudiants de l’université nous disait : « Pouvez-vous imaginer que nous sommes en train de terminer l’année universitaire 2012-2013, alors que nous devrions entrer dans l’année 2014-2015 ? »

De même dans le primaire et le secondaire. À Sica III (quartier de Bangui), l’Église baptiste a mis en place une école primaire alternative, mais en l’ouvrant aux mères des jeunes enfants qui, elles, ont été victimes de ces années blanches ; avec leurs jeunes enfants, elles apprennent à lire et à écrire. Résultat : 52 % d’analphabétisme.

Plus grave encore, peut-être, est la perte des valeurs. Plusieurs nous ont indiqué la disparition de l’instruction civique ; mais c’est dans le quotidien de la vie sociale bousculée par des crises à répétition que cela se manifeste, et les enfants en sont les premières victimes. Les enfants témoins au jour le jour des exactions, des scènes de violence, des actes de barbarie. Témoins, et participants bon gré mal gré aux scènes de liesse autour d’un cadavre ennemi dépecé, eux qui dans la tradition culturelle centrafricaine étaient tenus à l’écart de la mort. Enfants des années 1970 qui répéteront de manière mimétique dans les années 1990 les violences dont ils ont été témoins vingt ans plus tôt. Enfants des années 1990 que l’on retrouve dans une violence sans frein aujourd’hui.

Comment ne pas poser la question des enfants d’aujourd’hui qui ont vécu et sont témoins de pire encore ? Comment briser ce cycle de la violence qui, en se nourrissant des violences passées, semble devenir sans limite ? Il n’y a certainement pas de réponse simple, ou plutôt aucune réponse ne pourra faire face à ce défi si elle ne prend la mesure de sa complexité, aussi bien économique que politique, culturel que social, ethnique que géopolitique.
 
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  • Article publié sur le site la-croix.com le 07 novembre
  • Du 22 au 25 octobre, la sociologue Françoise Parmentier, le pasteur Jean-Arnold de Clermont, l’évêque Marc Stenger, l’imam Tareq Oubrou, le magistrat Antoine Garapon et l’historien Jacques Sémelin se sont rendus en Centrafrique pour rencontrer des intellectuels de l’université de Bangui, du centre catholique, de la faculté protestante, du monde musulman et ceux qui gravitent autour de l’Alliance française. Au cœur des rencontres : le thème de la violence extrême qui se déchaîne dans ce pays depuis deux ans. Une démarche originale – encadrée par l’Observatoire Pharos et impulsée par l’association Liberté pour l’esprit – qui vise à comprendre l’histoire en marche, aussi douloureuse soit-elle.
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