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Témoignages de violence rapportés de Centrafrique

Par Jacques Sémelin - 07/11/2014

Par Jacques Sémelin, directeur de recherches au CNRS

 

J’ai rejoint cette mission en ma qualité de chercheur sur les violences extrêmes, sans rien connaître de la Centrafrique ou à peu près. Ma venue s’est décidée au dernier moment et je n’ai pu me préparer à ce voyage. J’ai donc découvert la Centrafrique à travers les paroles des Centrafricains. La première rencontre à l’université de Bangui m’a tout de suite marqué. Nous étions une vingtaine autour d’une longue table, assis sur des chaises rustiques dans une salle aux murs délabrés. Qu’importe, l’essentiel allait être la richesse de leurs paroles et la nature de nos échanges. Il y avait là entre autres un historien, un sociologue, un anthropologue.

Ce qui m’a d’abord impressionné ? La qualité de leur langue : ils s’exprimaient dans un français remarquable. Je guettais ce qu’ils allaient dire de la violence. Mais ils voulaient d’abord nous donner leurs clés d’analyse. Intellectuels, ils parlaient en intellectuels.

Vous comprenez ? Les causes économiques et la corruption… Les coups d’État à répétition et la tutelle de la France. Aujourd’hui, la dérive de la jeunesse largement analphabète. Oui, nous comprenions. Plus nous les écoutions, plus nous prenions conscience de l’ampleur du désastre. Nous étions arrivés dans un pays à genoux, déglingué et défoncé comme ces rues de Bangui où l’on circule avec peine. La rencontre tirait déjà à sa fin. Tout à coup, les mots de la violence ont jailli de certaines bouches. Ici, des personnes lynchées dans la rue puis brûlées, là, des têtes coupées, des cadavres démembrés et saucissonnés ou encore des ventres éviscérés. Et qui sait si certaines parties de ces corps mutilés n’ont pas été mangées ? Là, ils ne comprennent plus : « On n’avait jamais vu ça, dit l’un d’entre eux. Les coups d’État étaient suivis de quelques jours de pillages ; et puis ça s’arrêtait. Mais pourquoi maintenant massacrer des femmes et des enfants ? » Chacun semble se poser cette question angoissante : « Que nous est-il donc arrivé ? » On les sent hantés par la mémoire de ces atrocités dont ils ont été parfois témoins. Des membres de leurs familles ont pu en être victimes. Nos hôtes sont accablés. Ils pourraient s’effondrer devant nous mais ils gardent leur dignité.

 


© rfi.fr
Et nous ? On écoutait, silencieux et sidérés. Écouter, toujours écouter, poser quelques questions. Quand cette violence dite « extrême » est-elle apparue ? Certainement à partir de mars 2013 quand la Séléka est arrivée à Bangui. En réaction, les anti-balaka se sont mis aussi à massacrer. Mais le pays a connu des signes et des actes avant-coureurs : sous les présidences de Bozizé et même de Patassé. Il faudrait encore scruter les années de la colonisation française et même avant. Il y a un travail à faire sur la chronologie de la violence et des massacres dans ce pays.

Qui vise-t-elle ? Les musulmans mais pas seulement. Les chrétiens aussi mais pas seulement. « Vous savez, nous vivions en bonne entente, ou à peu près. » Tiens, j’ai déjà entendu ce discours en Bosnie, ou au Rwanda. « Dans nos familles, il y a des chrétiens et des musulmans ; et puis tout a basculé. » On a désigné le musulman comme un « bégua », un étranger, dénonçant la menace d’une « invasion de l’islam ». Ça rappelle aussi d’autres situations. Certains propos ont eu, semble-t-il, une connotation génocidaire, notamment sur la radio Ndeke Luka, comparée parfois à celle des Mille collines au Rwanda. Aujourd’hui, des dizaines de milliers de musulmans ont quitté le pays, et ceux qui sont encore à Bangui ont peur. Ils vivent dans une sorte de ghetto dit du « km 5 » où nous nous sommes rendus. Mais les chrétiens et la population en général ont aussi peur, parce que les armes sont partout et que ni les militaires français de Sangaris ni le détachement de l’ONU ne les désarment. Une quasi-certitude : la violence n’est pas d’origine religieuse. La religion n’est qu’un prétexte pour s’approprier les richesses des victimes ou les détruire. Quand nous sommes partis, la situation était à peu près calme. Pour combien de temps ?

« De retour de Bangui, comment ne pas se faire le relais du cri des Centrafricains qui ont vécu et vivent encore l’horreur : destruction des biens, incendies d’églises et de mosquées, tueries collectives, décapitations, dépeçages des corps post-mortem – certains tueurs n’hésitant pas à les manger –, viols des femmes… De vengeance en vengeance, une violence à la force d’un tsunami a déferlé sur ce pays. La plupart des universitaires, intellectuels, artistes, commerçants, entrepreneurs… musulmans et chrétiens, que nous avons rencontrés (au total une centaine dont une minorité de femmes), cherchent à comprendre ce qui est arrivé. “Notre peuple était un peuple pacifique”, disent-ils. Leur capacité de mise à distance et de retenue personnelle quant aux drames qu’ils traversent, et certains sont blessés dans leur chair, force l’admiration. Ces témoignages de violence extrême renvoient chacun à lui-même et questionnent les fondements mêmes de l’être humain.
 
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  • Témoignage publié sur le site la-croix.com le 07 novembre
  • Du 22 au 25 octobre, la sociologue Françoise Parmentier, le pasteur Jean-Arnold de Clermont, l’évêque Marc Stenger, l’imam Tareq Oubrou, le magistrat Antoine Garapon et l’historien Jacques Sémelin se sont rendus en Centrafrique pour rencontrer des intellectuels de l’université de Bangui, du centre catholique, de la faculté protestante, du monde musulman et ceux qui gravitent autour de l’Alliance française. Au cœur des rencontres : le thème de la violence extrême qui se déchaîne dans ce pays depuis deux ans. Une démarche originale – encadrée par l’Observatoire Pharos et impulsée par l’association Liberté pour l’esprit – qui vise à comprendre l’histoire en marche, aussi douloureuse soit-elle.
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