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Bambari ou la mécanique du conflit centrafricain

Par Thierry Brésillon, Amnesty International - 03/11/2014

À 400 km à l’est de Bangui, Cette ville est aujourd’hui l’une des plus explosives du pays

 

À 400 km à l’est de Bangui, la capitale, Bambari est un concentré de tous les éléments de la crise centrafricaine. Cette ville est aujourd’hui l’une des plus explosives du pays. Reportage.

Bambari, 50 000 habitants. Des rues de latérite rouge où patrouillent de temps à autre des blindés légers français et des pick up chargés de combattants de l’ex-Séléka. Quelques échoppes de fortune, des villas coloniales délabrées, des maisons de tôles. Sur les hauteurs de la ville s’élève une grande cathédrale circulaire.

De janvier à avril 2014, cette ville moyenne incarnait encore une cohabitation pacifique préservée entre chrétiens et musulmans, alors que l’ouest du pays était ravagé par les violences interconfessionnelles. Retour sur la manière dont Bambari a été aspirée dans l’engrenage infernal du conflit.

Au mois de janvier, alors que la Séléka a été défaite à Bangui, que le nettoyage ethnique de la population bat son plein dans l’ouest du pays, un nouveau commandant de zone prend le contrôle de Bambari. Ce peul (une tribu d’éleveurs, musulmans, qui nomadisent dans toute l’Afrique sahélienne), le général Ali Darass, met rapidement fin aux violences et aux pillages auxquels se livraient les éléments de la Séléka, avec la complicité de commerçants musulmans locaux. Il interdit à ses hommes de circuler en armes dans la ville en dehors des impératifs militaires.

 


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De leur côté, les représentants des communautés religieuses, l’évêque Edouard Mathos, et les responsables des associations musulmanes, conscients de leur intérêt commun à empêcher la contagion de l’incendie qui ravage l’Ouest, ont mis en place dès le mois de décembre, une plateforme interreligieuse. Bambari fait alors figure de symbole d’une coexistence toujours possible. Le calme avant la tempête. Les premiers nuages se forment courant avril. Dans des circonstances difficiles à éclaircir, un notable peul est assassiné aux environs de la ville, le 9 avril. Règlement de comptes entre clans ? Épisode supplémentaire des tensions traditionnelles entre sédentaires et nomades ? Premier signe de l’avancée des Anti-balakas dans cette zone contrôlée par la Séléka ? La réaction des hommes d’Ali Darass et des groupes de guerriers peuls armés d’arcs s’abat sur les villages alentours. Le cycle des représailles s’enclenche.

Au même moment, la Séléka, revenue à son état de coalition de mouvements disparates, conduits par des chefs rivaux, tente de se restructurer lors d’un congrès à Ndélé, près de la frontière tchadienne. Une des conclusions majeures de cette réunion est l’établissement, à Bambari, d’un état-major. Officiellement, il s’agit d’établir une chaîne de commandement pour discipliner les bandes armées afin de pouvoir négocier en position favorable.
Mais à Bangui, les responsables politiques proches des Anti-balakas agitent le spectre d’une reconquête de Bangui par la Séléka, ou même d’une partition du pays. Cette décision fait monter la tension et tout le pays a les yeux rivés sur Bambari.

Défiance et rumeurs
Les nouveaux dirigeants militaires de la Séléka soufflent le chaud et le froid : «Nous ne voulons pas la partition du pays», assure le général Zoundeiko, chef d’état-major fraîchement nommé. «Mais pas question d’accepter les fonctionnaires nommés par Bangui dans notre zone, ils sont tous avec les Anti-balakas», clame-t-il quelques minutes plus tard. «Si un Premier ministre musulman n’est pas nommé, nous marcherons sur la capitale», renchérit son porte-parole, le colonel Narkoyo.

En ville, la peur s’installe. Entre les communautés, la confiance a cédé place à la méfiance. La population musulmane s’affole de l’avancée des Anti-balakas et s’indigne de l’inaction des forces françaises basées à Bambari. « Notre plateforme interreligieuse a échoué. Les chrétiens n’ont pas su empêcher l’avancée des Anti-balakas », confie Mustafa Faye, l’un des fondateurs de la plateforme. Des rumeurs courent sur un prêtre qui aurait acheté des machettes pour les milices anti-musulmanes (en fait pour équiper des paysans dans un programme de retour des déplacés). Côté chrétien, les griefs de l’époque où la Séléka faisait régner la terreur ressurgissent. « On entend des jeunes musulmans nous dire, votre cathédrale, on en fera une mosquée ! Nous commencerons par tuer nos voisins », s’alarme Félicien Endjinoyo, l’administrateur du diocèse.

La Séléka elle-même se divise. Le chef d’état-major, dont la mission est d’abord politique, tempère ses propos. « Nous sommes prêts à travailler en coordination avec la force Sangaris », assure-t-il. Mais les hommes d’Ali Darass, des Peuls, veulent rendre coup pour coup aux violences des Anti-balakas. « Nous sommes prêts à lancer la contre-offensive jusqu’à Bangui s’il le faut », pérore le porte-parole du général Darass.

À vrai dire, entre les deux groupes, le différend est aussi de savoir qui contrôlera l’immense site d’extraction d’or de Ndassima, à une quarantaine de kilomètres. Le 20 mai, l’abbé Félicien prophétise: «Il ne manque que l’élément déclencheur». Le 21 mai, une délégation officielle vient de Bangui. Devant des visages tendus, le général commandant la force Sangaris, le général Soriano, assène: «Je donne l’ordre à nos troupes d’obliger les hommes de la Séléka à rester dans leur cantonnement». Pour les musulmans, le message est clair: les Anti-balakas pourront déferler sans rencontrer de résistance. Le lendemain, Bambari bascule dans la guerre.

Les ambiguïtés de la communauté internationale
Quand elle est déclenchée, le 5 décembre 2013, le jour même de l’offensive des Anti-balakas sur Bangui, l’opération Sangaris a un ennemi clair : l’ex-Séléka, coupable à la fois de précipiter l’effondrement de ce qu’il reste de l’État centrafricain et de mettre le pays à sac. Un adversaire commun avec les milices issues d’une mobilisation populaire des villageois contre le grand banditisme. Alors que les observateurs dénoncent la vindicte indiscriminée des Anti-balakas contre la population musulmane, il faudra attendre plusieurs semaines pour que les Anti-balakas soient officiellement considérés comme des « ennemis de la paix ». Ce déséquilibre initial s’est ressenti dans l’inaction des militaires français devant les crimes des Anti-balakas dont ils avaient du mal à décrypter la nature. À ce biais, s’ajoute la difficulté de procéder à un désarmement systématique, requis par le mandat reçu des Nations unies, alors que les populations apeurées voient dans les groupes armés leurs protecteurs. Discrètement impliquée dans les tentatives de structurer politiquement les Anti-balakas et la Séléka pour en faire des interlocuteurs crédibles dans les négociations, la force Sangaris procède, tout aussi subrepticement, à la neutralisation de groupes qui tardent à quitter le sentier de la guerre.
 
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