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Du manioc à la RCA: 164 années de surplace

Par Clément De Boutet-M'bamba - 26/06/2014

Pour célébrer le 150ème jour de Mme Samba Panza au palais de la renaissance, parlons du manioc

 

Il y a quelques années, j'affirmais : «l'une des causes du drame de la RCA se trouve dans le rapport du Centrafricain avec la sorcellerie, le sexe et le manioc. » Ici, dans le milieu « Centro-Africain »: Cameroun, Centrafrique, Congo B, RD Congo...une fête, un repas sans Bibôlô, Chikwangue ou Mangbèrè est un faux repas. Que l'on présente du caviar sur un lit de saumon et une bonne sauce de feuille de manioc (ngoundja, pondu...) avec son indispensable accompagnateur, 9,5 fois sur 10, le choix se porte sur le second plat, le manioc cet aliment qui est le miroir de tous nos travers.

 


© journaldebangui.com
Originaire d’Amérique centrale et du sud où il est cultivé depuis 4000 ans, le manioc fut introduit en Afrique centrale au début du XVIIème siècle par des navigateurs portugais via Sao Tome et Fernando Po et par le Wourri et le fleuve Congo. De là, il gagna le territoire de l'actuel Centrafrique où les principales sources énergétiques étaient le sorgho, le millet et les ignames. En 1850, il était connu dans le sud-ouest de l'actuel Centrafrique, d’où il gagnera le nord et l’est du bassin de l’Oubangui, arrivant dans la région de Bambari vers 1880 en plein essor de la traite arabo-soudanaise puis enfin chez les Mandjia, les Gbaya et les Sara vers 1900. Son expansion fut favorisée par la fuite des populations soumises aux razzias de Rabah et Senoussi. En effet, fuyant se réfugier dans des zones impropres aux cultures traditionnelles, elles adoptèrent le manioc dont la production, la transformation et la conservation étaient peu exigeantes que celles des cultures traditionnelles. En moins de cinquante ans, une véritable révolution alimentaire des populations de l'actuel Centrafrique se produisit : le manioc, aliment très pauvre et qui devrait être utilisé en association avec d'autres aliments riches, s'est presque entièrement substitué aux aliments de base qui assuraient les équilibres nutritifs.

On ne peut parler du Manioc en Centrafrique sans parler de ce qui favorisa son expansion : la traite arabo-soudanaise.
Avant la pénétration européenne, le territoire de l'actuel Centrafrique était connu sous deux appellations :
1. le Soudan Idolâtre ou Dar Fertit pour désigner un ensemble de régions comprenant une partie de l'actuel sud soudan ainsi que l'Est et le Centre de l'actuel Centrafrique
2. Terrae Incognitae pour désigner l'ensemble territorial qui comprend les bassins de l'Oubangui, du Chari et du Logone.
Le 1er à avoir décrit les contrées d'une partie de l'actuel Centrafrique est le Tunisien Cheyk Ibn Mohammed El Tounsy qui accompagna une expédition esclavagiste au Darfour entre 1803 et 1813. Sa description du Dar Fertit(le pays des païens) correspond au Nord-Ouest de l'actuel Sud-Soudan et à l'Ouest du Soudan(Darfour) auquel appartenait l'Est de l'actuel Centrafrique. C'est cette vaste zone aujourd'hui quasi inhabitée qui va de Bambouti à Amndafok soit près de 800 km. Dans « Voyage au Ouaddaï » (1815), Traduit de l’arabe par le Dr. Perron en 1851, voici ce qu'écrivait El Tounsy : «La dénomination de Djénâkhérah, prise dans son application générale, désigne une immense agglomération de populations dont personne autre que Dieu ne sait le nombre, divisées en une quantité incroyable de tribus et de sous-tribus… Ces nombreuses tribus couvrent un espace qui nécessiterait plusieurs mois de voyage. Et s’ils savaient s’organiser, aucun des États musulmans du Soudan n’oserait venir les attaquer...l’adresse vraiment merveilleuse que les artisans de ces régions déploient dans la fabrication de certains objets et leur donnent un fini qu’on dirait être l’ouvrage d’habiles artisans européens. Ils fabriquent aussi avec une habileté pour ainsi dire anglaise, les couteaux‐poignards qu’on porte appliqués contre le bras au‐dessus du coude et aussi des fers et des hampes de lance...les findjan ou tuyaux de pipe en fer dont le travail était d'une pureté et d’une beauté surprenante. On eût cru voir un produit d'industrie européenne. Les tuyaux ou tiges des pipes sont en fer pur et n'ont guère qu'un empan de longueur. La noix ou le lulé de la pipe est en terre cuite et est parée de fils ou de petits rubans de fer. Les tiges sont courbées et serpentées comme certaines pipes européennes, mais elles sont plus élégantes, plus gracieuses et elles ont un poli si net et si brillant qu'elles semblent être de l'argent le plus pur et le plus éclatant. Il en est de même des bracelets et des brassières qu'ils fabriquent également en fer. Les brassières sont des bracelets qui se portent au‐dessus du coude. »

Aujourd'hui, cet espace vide d'Hommes est rendu à la nature, conséquence directe des grandes razzias arabo-soudanaises.

Avant l'arrivée des esclavagistes arabes et soudanais sur le territoire de l'actuel Centrafrique, les populations des pays Banda, Mandja, Sara, Gbaya et Zandé maîtrisaient la technique des réserves afin d'éviter les famines ou mauvaise saison agricole. Mais la politique de terre brûlée des seigneurs de guerre arabo-soudanais a mis un terme à ces pratiques.
Un exemple, entre 1890 et 1910, 6 des 23 famines enregistrées entre 1890 et 1940 le furent en pays Sara. En effet, les Sara vivaient dans la crainte permanente des expéditions esclavagistes de Senoussi qu'ils ne se risquaient plus d'aller au champ pour cultiver.

Selon Dennis Cordell, les anciens habitants du territoire de l'actuel Centrafrique furent probablement les premiers au monde à cultiver le millet (ariah) et le Sorgho (Bondo) pour l'alimentation humaine. Il est aujourd'hui prouvé que ces deux céréales sont très riches en protéine. Or ces cultures exigeaient du temps, du travail mais exposaient les agriculteurs aux expéditions esclavagistes de Senoussi. C'est dans ce contexte là que le manioc s'est imposé. Malgré sa négative valeur nutritive, il s’est avéré adapté au contexte. Cultivé sur de petits lopins de terre, il était facile à protéger et nécessitait peu d’entretien.

Fuyant les expéditions esclavagistes, les populations de l'Est et du Centre de l'actuel Centrafrique abandonnèrent leurs anciennes cités avec leurs cultures pour se mettre à la chasse et la cueillette en développant une agriculture de crise et de survie qui est encore d'actualité de nos jours : culture sur brûlis et petits espaces, pas de maîtrise de l'eau, très peu de semences améliorées ou d'engrais, faible mécanisation...

L'une des conséquences de la traite arobo-soudanaise est l'installation des Bandas de l'Est jusqu'au Sud-Ouest du pays sur douze préfectures à l'exemple des Banda Yanguere de la Sangha Mbaéré à 1100 Km du berceau banda centrafricain. En effet, ils payèrent le plus lourd tribut à la traite arabo-soudanaise et dans la fuite, résidait leur salut.

Des Bandas au Sud aux Sara au nord en passant par les Mandja au centre, c'est toute cette partie du territoire de l'actuel Centrafrique qui bascule dans l'agriculture de survie. L'essor des sociétés primitives centrafricaines fut stoppé par la traite arabo-soudanaise que la colonisation est venue stoppée mais pour vite la remplacer par un nouvel ordre : l’économie des concessions et le travail forcé.

 


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164 ans après son introduction sur le territoire de l'actuel Centrafrique, le manioc est aujourd'hui le 1er produit centrafricain toutes catégories confondues, environ 600.000 tonnes par an avant la crise. Devenu l’élément central de l'alimentation de notre pays, le mangbèrè(chikwangue) demeure l'unique forme améliorée du manioc localement. Il s'agit d'une pâte dense et élastique, dont le poids peut atteindre 500 g pour la consommation individuelle et qui se conserve environ une semaine.

Dans ce pays où le GOZO est l'aliment-roi, aucun centre ou institut de recherche spécialisé sur lui n'existe. Les rendements moyens oscillent entre 800 et 1500 Kg/ha or d'après le mémento de l'agronome édition 1994, un rendement de 45 tonnes/ha est possible en RCA.

Le parcours du manioc en RCA est identique à celui du pays. Un aliment contenant du poison(cyanure) dont on se gave depuis 164 ans sans se donner les moyens technique et humain pour sa complète domestication et l'exploitation de ses dérivées : amidon...
La RCA est aussi ce pays dont la fondation fut manquée mais à propos duquel nombreux refusent de reconnaître la vraie nature du problème et de tenter de le rectifier depuis 56 ans.

Du manioc à la politique, il n y a qu'un seul pas à franchir. En effet, depuis la proclamation de la République, l'histoire des crises centrafricaines semble être vide d'enseignements. Tous les dirigeants, sans exception confrontés à une gestion de crise, ont toujours privilégié des solutions inadaptées à la nature des problèmes. Ainsi en 2011, dans une lettre adressée à Francis Bozizé alors ministre de la défense, je lui demandais de faire la guerre à Baba Laddé en nettoyant le nord du pays. Prémonitoire ? Je concluais cette lettre en ces termes : «Aujourd’hui, Baba Laddé et ses hommes rançonnent les populations, pillent les bœufs dans les communes d’élevage, enrôlent de force et s’arrogent le droit de poursuite sur notre territoire. Demain, il oubliera N’Djamena et cherchera à prendre Bangui pour s’y installer puisque c’est à sa portée. Avant que cette profanation ne se produise, Monsieur le Ministre : FAITES LA GUERRE ! »

Au lieu de faire la guerre, Bozizé Sr et Jr, Touadera, Binoua et Yangongo ramenèrent Babba Laddé à Bangui d'où un jet fut mis à sa disposition pour regagner son Tchad natal comme à la belle époque des expéditions esclavagistes arabo-soudanaises. C'était le 05 septembre 2012 soit seulement 95 jours avant le début de l'offensive des Khmers rouges centrafricains venant de cette même région où Babba Laddé dictait sa loi. Ses hommes furent acheminés en voiture de leurs positions en territoire centrafricain avec le butin de leurs razzias au Tchad. Le nord ne fut pas nettoyé, s'endormant sur la déroute de Babba Laddé téléguidée par l'armée tchadienne Bozizé Sr et Jr, Touadera, Binoua et Yangongo ne firent rien, croyant que la croisière-s'amuse reprenait son rythme. Peu de temps après naquît la Seleka. L'ancien axe esclavagiste se reconstitua et la RCA fut razziée. Aucun cm² du territoire centrafricain n'échappa à cette furie et comme à la belle époque des razzias de Ziber, Rabah et Senoussi, tout le butin prit le chemin du Dar El Kouti, du Ouaddaï, du Salamat et du Darfour.

Voilà 150 jours que Mme Samba Panza est Chef de l’État de la Transition. 150 jours durant lesquels aucune réelle lueur d'espoir n'est venue pour indiquer aux Centrafricains que la dynamique du moment permettra la sortie de la zone des grandes turbulences. Tout comme ses prédécesseurs, Mme Samba Panza poursuit le vent et chaque jour qui passe, semble nous rapprocher du moment où le point de non-retour sera atteint.

- 34,6% de décroissance en 2013, 60 à 80% du territoire national sous le contrôle des Khmers rouges centrafricains et le reste entre les mains de hors la loi, des dizaines de milliers d'armes et d'engins de la mort en libre circulation, entre 10 à 20 morts par jour, une faillite à tous les étages depuis 56 ans...malgré ce tableau clinique apocalyptique, les actuels dirigeants font comme si la situation n'était pas grave. Comme s'ils étaient normaux. Tout comme l'unique technique de transformation du manioc depuis 164 années, le rouissage, eux aussi tentent de réchauffer les vieilles recettes de résolution des crises centrafricaines qui n'ont résolu aucun problème depuis 1980. En ne sachant pas poser les vrais problèmes du pays, on remet aux calendes grecques la renaissance de la RCA ou l'on planifie sa disparition après sa mort.

Tout comme la production et la consommation du manioc qui doivent connaître une révolution, la RCA des jours à venir est un nouveau pays à fonder avec de nouvelles institutions. La mission qui revient à ceux qui dirigent l'actuelle transition est d'en poser les fondements. Est-ce trop leur demander ?
 
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