INTERVIEW  |    

Philippe Hugon: «Le Tchad risque de subir l'impact du chaos centrafricain»

Par Anaïs Lefébure pour JOL Press - 01/04/2014

Il est directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques, en charge de l’Afrique

 

Une vingtaine de personnes au moins seraient mortes samedi 29 mars à Bangui, la capitale centrafricaine, sous le feu de soldats tchadiens présents dans le pays dans le cadre de la mission de sécurité africaine soutenue par l’ONU. Si le contexte de ces violences reste flou, certains témoins expliquent que les soldats auraient riposté après avoir été visés par une grenade. Le conflit centrafricain doit-il faire craindre un débordement sur le territoire du Tchad? Entretien avec Anaïs Lefébure pour JOL Press

Des soldats tchadiens ont tiré sur la population samedi en Centrafrique dans des circonstances qui restent floues. Que fait l’armée tchadienne en Centrafrique?
L’armée tchadienne en Centrafrique se trouve dans une situation relativement ambiguë puisque l’on sait très bien que le Tchad a soutenu l’ex-Séléka [coalition à majorité musulmane opposée à l’ancien président François Bozizé], dans laquelle se trouvaient des Tchadiens. Le Tchad est un peu un « faiseur de rois » et de présidents en Centrafrique et Idriss Déby [le président tchadien], qui avait soutenu un temps Bozizé, a ensuite soutenu son successeur Michel Djotodia.

 


© autre médias
Philippe Hugon
Est-ce à dire que le Tchad est inévitable en Centrafrique?
Si le Tchad est présent dans le jeu politique centrafricain, il est également une des forces présentes dans la MISCA [Mission internationale de soutien à la Centrafrique sous conduite africaine] qui a comme mandat de désarmer les ex-Séléka. Elle se trouve aujourd’hui être une force d’interposition entre des anti-balaka [milices d’autodéfense à majorité chrétienne] et les ex-Séléka. L’armée tchadienne a une position extrêmement ambiguë : on sait qu’elle essaie prioritairement de protéger les populations musulmanes, qu’elles soient centrafricaines ou africaines (comme les Maliens ou un certain nombre d’immigrés au Tchad), et essaie de favoriser leur rapatriement soit vers la zone de l’Est de la Centrafrique qui est contrôlée actuellement par les ex-Séléka, soit vers le Tchad. L’armée tchadienne est considérée par les anti-balaka, groupe très hétérogène, comme prenant partie pour les ex-Séléka, favorisant donc les populations musulmanes au détriment des populations chrétiennes.

Pourquoi le Tchad était-il réticent, au départ, au déploiement de casques bleus en Centrafrique?
Pour la raison que le Tchad considère que la Centrafrique fait partie de sa zone d’influence (un peu comme l’Algérie considère que le Mali fait partie de sa zone d’influence). Il pense donc que c’est aux forces d’Afrique centrale, où le Tchad joue un rôle important, d’intervenir. Le Tchad a la puissance pétrolière, le financement, et une armée de poids (on le voit notamment au Mali) donc il ne tient pas à ce que les troupes africaines se diluent dans des troupes de casques bleus sous l’égide des Nations unies. Il a tout de même accepté, in fine, peut-être sous pression de la France, que la force de la MISCA devienne une force de casques bleus.

Historiquement, quelles relations entretiennent le Tchad et la Centrafrique?
Il faut savoir que le Tchad a d’énormes ressources pétrolières qui se trouvent notamment le long de la frontière centrafricaine. Le Tchad a aussi une armée de 60 000 hommes qui a été rendue possible grâce aux ressources pétrolières parce que ces ressources, qui ont surtout servi à alimenter des circuits de corruption, ont également servi à former cette armée constituée essentiellement de Zaghawa, qui sont du groupe ethnique du président Idriss Déby. C’est une armée extrêmement valeureuse : au Mali, par exemple, c’est la seule armée africaine efficace qui accompagne la force française Serval. La Centrafrique a toujours été considérée comme une zone d’influence du Tchad qui a successivement soutenu l’ancien président Ange-Félix Patassé, puis Bozizé, jusqu’au moment où il l’a abandonné en soutenant plutôt la Séléka (composée très largement de Tchadiens et de Soudanais).

Comment la nouvelle présidente centrafricaine par intérim est-elle perçue par les Tchadiens?
C’est une situation qui était compliquée parce que le départ de Djotodia a été négocié à Ndjamena, capitale tchadienne, notamment sous influence de la France. Donc le Tchad a accepté le départ de Djotodia. Il faut aussi savoir que Mme Samba Panza, qui est sûrement le meilleur choix que pouvait faire le CNT (Conseil national de transition), le CNT lui-même étant composé d’ex-Séléka qui sont proches du Tchad. C’est sûrement une femme très indépendante, mais il faut savoir que le CNT a très peu de légitimité parce que c’est un comité qui a été constitué à l’époque de Djotodia, Cette légitimité n’interviendra que quand il y aura des élections mais celles-ci n’auront pas lieu avant un temps relativement long.

Beaucoup de Centrafricains se sont réfugiés au Tchad. Quelles conséquences ces déplacements de population pourraient-ils avoir?
Il y a plusieurs types de réfugiés : ceux originaires de Bangui qui sont pourchassés parce qu’ils sont peuls par exemple, ou encore des Tchadiens membres de l’ex-Séléka. Il y a donc des réfugiés qui sont dans des camps et qui supposent de l’aide humanitaire. Mais il y a également des ex-Séléka qui sont revenus au Tchad avec des armes. En Centrafrique, puisque les frontières ne sont pas du tout contrôlées, des opposants au régime d’Idriss Déby reviennent aussi. La sécurité du Tchad est donc également menacée par l’arrivée massive d’hommes armés ou d’hommes ayant caché des armes et qui peuvent très bien les récupérer. Il faut aussi savoir que tous les pays limitrophes qui accueillent les déplacés et les réfugiés ont à gérer ces camps et que cela crée évidemment des difficultés pour ces pays, pas simplement financières mais de cohabitation avec les populations. Le Tchad, qui a longtemps été un acteur principal, risque de subir les conséquences du chaos centrafricain, et beaucoup de responsables au Tchad sont actuellement très inquiets par rapport au devenir du pays, notamment des responsables proches d’Idriss Déby. Il faut enfin ajouter que le trafic des diamants centrafricains, qui est aussi très important pour comprendre le conflit actuel, se fait essentiellement par la voie tchadienne.

 

 
MOTS CLES :

3 COMMENTAIRES

Afficher tous les commentaires | Poster un commentaire

La destitution de Déby à la tête du Tchad est une priorité pour la paix dans la sous-région.

Par Ngarra

01/04/2014 19:32

Nous, Centrafricains, demandons à François Hollande de démettre rapidement Idriss Déby Itno, président dictateur du Tchad de ses fonctions et sa traduction devant la CPI pour sa volonté expansionniste et le génocide commis sur les Centrafricains.

Pourquoi demander à la France de démettre Idiss Deby?

Par sorokaté

01/04/2014 22:48

Mais à quoi sert l'UA? pourquoi nous africains voulions que c'est la France qui fasse tout pour nous? Cette France qui nous maintient dans la servitude!!! La FranceAfrique, le CFA, les accords de défenses coloniaux....

Demander que la France démette le président Tchadien est une irresponsabilité , une immaturité de notre part Africains. Pourquoi seulement la France qui doit sécuriser notre pays(La sangaris, les Gendarmes, et pourtant nous avons l'UA. Pourquoi c'est la France qui doit valider le réarmement de nos FACA? pourquoi c'est la France qui doit dire NON à monsieur Idriss Déby?

La France par biais de son président a déclaré avoir toute confiance en l'état Tchadien ce qui veut dire que le Tchad est un allié incontournable de la France Néocolonialiste cependant certains d'entre nous estiment que la France démette le président Tchadien Idriss Déby pour que la paix revienne en RCA.

L'UA sert vraiment à quoi? quelle la position de l'UA par rapport aux tueries massives des civiles Centrafricains par les troupes Tchadiennes en RCA? Les militaires Tchadiens neutres à la MISCA pénètrent sur le territoire Centrafricain massacrent des civiles sans aucune sanction de la part de l'UA.

Voilà que madame Mballa Panza est convoquée à Paris un jour avant le mini sommet de Bruxelles sur la question Centrafricaine. Le peuple Centrafricain comprend cela? pourquoi elle doit passer un jour à Paris avant de partir sur Bruxelles?
Je suis choqué quand au propos de mon compatriote Ngarra demandant à la France notre ennemie de démette Idriss Déby du Tchad qui ne fait que le sale boulot pour la France impérialiste.

NB: Un bon diagnostique médicale permet d'apporter un soin approprié à une maladie, ainsi si le peuple Centrafricain ne comprends , ou n'arrive pas à identifier son ennemi.... la RCA sera une HISTOIRE....

Qu'est ce qu'il faut pour la RCA? Il est incontournable qu'il y ait un leader politique nationaliste capable de désobéir à la FranceAfrique à la tête de ce pays. Il faut à la RCA un président élu selon la volonté du peuple mais pas un faiseur de profil bas devant les injonctions extérieures.
C'est dommage , nous n'avons aucun leader politique en RCA, tous sont en période de dormance, leur réveil probable à l'approche des" élections".

Mon pays va mal.
Sorokaté Alias Domzan -Bene.

Sorokaté, je comprends votre choc par rapport à mon propos

Par Ngarra

01/04/2014 23:33

" Je suis choqué quand au propos de mon compatriote Ngarra demandant à la France notre ennemie de démette Idriss Déby du Tchad qui ne fait que le sale boulot pour la France impérialiste ".


C'est parce que vous avez pris mon propos au premier degré que cela vous a choqué. Au cas où vous n'êtiez pas au courant, c'est la France qui a placé Déby à la tête du Tchad depuis plus de 23 ans. Vous pensez sincèrement que l'UA peut démettre unn président africain ? C'est une plaisanterie. Par contre Hollande peut le faire. Ne l'a-t-il pas fait quelque part en Afrique ? Réfléchissez bien et mon propos ne va plus choquer... Soyons réalistes même si c'est choquant.

Ce Déby se prend pour Dieu, le père.

POSTER UN COMMENTAIRE

Identifiez- vous : pseudo* e-mail
Titre du commentaire
votre commentaire
Etre prévenu par email quand une réponse est faite
Ne cochez oui que si vous voulez recevoir des mails en cas de réponse sur ce sujet et que vous avez saisi votre mail
Je reconnais avoir pris connaissance des conditions d'utlilisation

POLITIQUE

SPORTS

ECONOMIE & BUSINESS

DOSSIERS

Culture & Loisirs

Société

Débats & Opinions

Personnalités

Agenda - événements

Lancement du Africa CEO Forum 2015
Tous les événements

TOUT L'UNIVERS JOURNALDEBANGUI.COM

DOSSIERS

Dossiers

L'INTERVIEW

Interview

COMMUNIQUES OFFICIELS

Communiqués