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Pour une mission efficace en République centrafricaine (1)

Par Thierry Vircoulon et Thibaud Lesueur (ICG) - 26/02/2014

La réforme du secteur de la sécurité doit être au cœur de l’agenda, d’où l’importance d’un véritable inventaire des précédentes initiatives dans ce domaine et des raisons de leurs échecs

 

Incapable d’agir quand Crisis Group et d’autres organisations envoyaient des signaux d’alerte et qualifiaient la Centrafrique d’Etat fantôme, la communauté internationale doit dorénavant s’impliquer massivement, à des coûts largement supérieurs, suite aux pertes humaines considérables et aux déplacements massifs de population, et avec des chances de succès beaucoup plus faibles. Le nouveau gouvernement centrafricain (le troisième en un an) semble prometteur et la sécurité dans la capitale, Bangui, s’est très légèrement améliorée. Pour autant, jusqu’à maintenant, la réponse internationale est toujours minée par des divergences de vues, notamment entre les Nations unies et l’Union africaine. La nouvelle présidente centrafricaine, Catherine Samba-Panza, a demandé l’envoi d’une mission de maintien de la paix des Nations unies et le Tchad, un des acteurs principaux dans la région, qui s’y opposait fortement, s’est finalement déclaré en faveur d’un tel déploiement. Le Conseil de sécurité des Nations unies a soutenu le prochain déploiement d’une mission de l’Union européenne. Pourtant, pour réussir, les opérations de maintien de la paix (Union européenne et autres) doivent s’inscrire dans le cadre d’une stratégie cohérente de stabilisation, qui prenne réellement en compte les besoins de la République centrafricaine (RCA) sur le long terme.

 


© Reuters
Des combattants anti-balaka patrouillant dans le quartier de Boeing, à Bangui (24 février 2014)
Les affrontements: de la capitale aux provinces
Depuis la fin du mois de janvier 2014, le conflit s’est propagé de Bangui aux provinces. Dans la capitale, les groupes d’anti-balaka ont remplacé les combattants de la Seleka et la majorité des victimes sont dorénavant musulmanes. Les crimes et les violences confessionnelles sont devenus la norme et l’esprit de revanche est omniprésent. En province, les milices règnent: une partie de l’Ouest est désormais sous la coupe des anti-balaka qui chassent les communautés musulmanes et le Nord-Est est sous contrôle des combattants de la Seleka. On assiste à un exode des musulmans qui tentent de rejoindre des terres moins hostiles, notamment au Tchad, au Cameroun et à l’Est du pays. Le risque de voir une division de facto du pays selon des clivages religieux et communautaires et de voir de nouveaux groupes armés émerger prochainement est très important.

L’arrivée au pouvoir de la nouvelle présidente et de son gouvernement est une étape positive. En effet, les ministres sont en grande partie (mais pas exclusivement) des technocrates sans lien avec les milices Seleka et anti-balaka. Ses dernières déclarations sur l’importance de lier justice et réconciliation sont également bienvenues. Des efforts pour rétablir l’ordre public ont été réalisés à Bangui, notamment avec l’arrestation de certains anti-balaka par les troupes de maintien de la paix. Néanmoins, face à la violence collective qui prend de l’ampleur dans la capitale (samedi dernier, trois musulmans ont été lynchés), il faut renforcer les capacités de ces troupes en matière de police, notamment anti-émeute. A l’heure actuelle, l’opération française Sangaris (1 600 hommes déployés et 400 troupes supplémentaires en partance pour la RCA) et les 5 000 soldats de l’Union africaine ne possèdent pas les ressources suffisantes pour accomplir leurs missions. Des moyens de polices doivent être déployés urgemment, sans attendre le dénouement final sur la question de l’envoi de Casques bleus.

Les troupes françaises et la Misca doivent se déployer dans les villes principales des provinces avant la saison des pluies qui commence en avril. Les forces internationales doivent également faciliter l’acheminement de l’aide humanitaire à l’intérieur du pays et libérer les chefs-lieux des provinces des milices afin de permettre au gouvernement de transition de rétablir son autorité et de retrouver une crédibilité à travers le pays. La Misca et les troupes françaises ont commencé à escorter les camions, dont ceux transportant l’aide humanitaire, le long du principal axe commercial routier qui relie Bangui au Cameroun. Mais une grande partie du pays demeure une zone de non-droit. Les combattants anti-balaka et Seleka continuent à prendre pour cibles des civils. Ils devraient être désarmés et bénéficier d’une offre de réinsertion plus efficace et mieux calibrée que les différents programmes de désarmement, démobilisation et réinsertion (DDR) menés jusqu’à maintenant en RCA (pas moins de cinq différents programmes dans le passé).

Une réponse internationale incohérente
Au cours des derniers mois, l’attention s’est focalisée sur l’envoi de troupes internationales afin de mettre fin aux violences et d’éviter une catastrophe humanitaire. Mais les efforts entrepris en Centrafrique, comme ailleurs sur le continent, sont fortement affectés par les batailles bureaucratiques, les déficits capacitaires et les disputes entre partenaires internationaux du pays. La Misca manque d’hommes et de ressources ; la transformation de ses troupes en Casques bleus pourrait être compliquée par les antécédents de certaines de ses troupes en matière de droits de l’homme, leur parti pris dans le conflit et leur forte impopularité dans le pays. Dans le même temps, l’envoi d’une petite mission européenne en RCA s’est avéré long et compliqué et les querelles entre les Nations unies et l’Union africaine sur la direction de la mission de maintien de la paix en RCA a détourné l’attention du véritable enjeu : le redressement du pays.
Une partie des miliciens anti-balaka est liée à l’ancien président François Bozizé et son entourage au Cameroun et en France. Des enquêtes sur les liens entre les anti-balaka et Bozizé devraient être conduites et, en fonction des conclusions, des actions appropriées devraient être prises, notamment en matière de mise en cause pénale.

Dans le cadre de la refondation des forces de sécurité centrafricaines, il est fondamental de mettre en œuvre un vrai processus de sélection – en particulier au moment où certains anciens militaires ont décidé de rejoindre les anti-balaka pour s’en prendre aux musulmans – et d’inclure des individus venus de différentes régions et appartenant à différents groupes ethniques. Des formateurs policiers compétents devraient patrouiller au côté de la police nationale. Compte tenu de l’histoire problématique des forces de sécurité centrafricaines, leur refondation nécessite également un fort investissement des partenaires internationaux pour le renforcement de capacités à long terme. La réforme du secteur de la sécurité doit être au cœur de l’agenda, ce qui induit en premier lieu de faire un véritable inventaire des précédentes initiatives dans ce domaine et des raisons de leurs échecs.

 

 
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