INTERVIEW  |    

Francis Macaire Yabendji-Yoga: «Il faut une révolution morale et mentale en RCA»

Par Autres médias - 23/10/2013

Le jeune graphiste centrafricain résidant au Congo-Brazzaville est un observateur de la scène politique centrafricaine

 

Le jeune intellectuel engagé dresse un portrait dur et sans concession de son pays. Et de l’avenir de la RCA, qu’il a pourtant cru en tant que citoyen. Une interview réalisée à Brazzaville par Meriem Adama Allahoui de Axiome Magazine (AMAG)

La RCA depuis le 24 mars 2013 est plongée dans l’insécurité, les affrontements interreligieux, les crises humanitaires et sociales, l’incertitude de l’avenir. Pensez-vous que le citoyen centrafricain retrouvera bientôt la République Centrafricaine à laquelle il aspire?
Chaque citoyen centrafricain semble avoir « son Centrafrique » quelque part dans un coin de son cerveau. Il s’active, il milite, il s’investisse, il défend et il fait de son possible pour le réaliser. Ce qui, à mon humble avis, est illusoire et improbable. Le Centrafrique a perdu ses références, ses valeurs morales et de fraternités et de probités qui faisaient sa société, nées des sociétés africaines et des différentes religions qui venaient se greffer là-dessus. Revenu des études en 2001 en RCA, j’ai eu le temps de constater, comme tous les centrafricains, les ravages économiques, humains, culturels et civilisationnels des régimes du feu Ange Félix Patassé et plus récemment de François Bozizé. Le pays avait déjà été décapité. Le Centrafrique d’aujourd’hui, notre Centrafrique à nous tous est une tragédie : tous le monde a payé le lourd tribut. La faute à qui ? Au peuple centrafricain en général et aux éternels et zélés intellectuels qui ont préféré le cynisme comme règle de fonctionnement au quotidien. Chacun cherche à manger le pays lui-même, à bouffer le voisin, en quelque sorte. Je suis convaincu, le Centrafrique a un bel avenir, il a beaucoup de potentiels à conditions que le change de comportement et que l’on s’accorde à stimuler ses nombreux atouts. C’est de l’abime que nait la lumière a dit l’écrivain guinéen Tierno Monémbo.

 


© journaldebangui.com
Francis Macaire Yabendji-Yoga
Quant à la transition encours, la légitimité et la responsabilité des autorités actuelles suffisent pour mener à terme la transition?
Si elles en manquent il était temps qu’elles en recherchent. Rire. Mais s’en est fini avec le temps de recherche de légitimité, plutôt c’est de la responsabilité qu’il est question. Les autorités de Bangui auront à justifier leur responsabilité dans la gestion de l’après 24 mars 2013 encore, encore et encore même jusqu’après les élections générales en 2015. Car avec tout ce qu’elles ont contrôlé ou pas sur le terrain à Bangui et à l’intérieur du pays, elles portent et porteront l’entière part et payeront le prix. L’opposition démocratique et l’ex-seleka qui ont réussi le coup de force contre le régime de Bozizé n’avaient pas attendu longtemps, du sommet de l’Etat où ils sont perchés, de comprendre qu’en faisant fi de la souffrance et de la misère de la population elles s’exposent aux écrans du monde. C’est aujourd’hui chose faite. «Ils doivent tout faire pour le retour de la sécurité, l’amélioration de la situation humanitaire dans le pays et l’organisation des prochaines élections,» a été le message du ministre français des affaires étrangères récemment dépêché à Bangui. Le président de la transition, Michel Djotodia, le président du CNT, Alexandre-Ferdinand N'Guendet, et le Premier ministre, Nicolas Tiangaye n’ont pas été surpris. Au contraire ceci n’est qu’un rappel à l’ordre sans mal aucun. Ils n’ont jamais eu droit à un état de grâce et je ne pense pas qu’ils en auront besoin.

Mais il y’a un énorme travail à faire avant de pouvoir organiser les élections pour le peu de temps qui reste.
Attendons que les autorités de Bangui manifestent leurs incapacités à organiser les élections dans les délais fixés pour se prononcer. Quand on arrive au pouvoir par une telle voie c’est qu’on a suffisamment d’énergies à mettre à profit. Mais se serrait de l’ordre de la provocation si jamais elles osent un jour se plaindre du délai.

Etablir des fichiers d’état civil détruits dans les zones occupées, restaurer la sécurité favorable à la tenue des élections, ramener les populations déplacées, établir des listes et cartes électorales, gérer les campagnes et autres en moins de quinze mois…
En moins de quarante jours l’ex-rébellion a lancé l’offensive sur Bangui depuis la ville de Birao [extrême nord-est du pays, NDLR] et a pris le pouvoir. En quelques semaines elle a pillé Bangui et les grandes villes centrafricaines, en six mois ils ont réussi à attirer l’attention du monde entier sur eux pour les graves crimes humains jamais causés dans l’histoire de la RCA. Croyez-vous que l’ex-seleka manque de notion de temps et de travail bien à accomplir?

Pour avoir mandat d’agir en RCA la France a dû intervenir auprès de l’ONU en octobre 2013
Il y a de cela très longtemps que le peuple centrafricain le souhaitait même si c’est bien connu du public africain que la France reste fidèle à la politique africaine de l’Elysée qui refuse de guerroyer contre d’éventuels ennemis d’une nation africaine. Bozizé au pouvoir avait lancé un cri de secours pour sauver son fauteuil devant l’avancée de seleka en fin décembre 2012. Hélas, l’armée française présente à Bangui n’avait de mandat que pour protéger ses ressortissants et ses intérêts. La France répond aujourd’hui par l’affirmative sans s’écarter de leur logique. Toutefois elle s’engage à renforcer la capacité des troupes présentes en RCA depuis un certain temps, fournir matériels et conseils à la force internationale peu opérationnelle sur le champ des opérations. Je me suis interrogé récemment sur l’attitude de la France et le bienfondé de cette politique africaine de l’Elysée. Quand bien même qu’une population en détresse a exprimé son impuissance face au chaos qui règne et l’escalade de la violence quotidienne dont elle est victime, l’appelle au secours, la France est longtemps restée de marbre. Si ce n’est pas que les ONG internationaux d’origines européennes et les médias n’ont pas fait du chaos centrafricain une super production digne de studio Warner Bros, l’Elysée ne devrait pas revenir sur terre. Je suis allé jusqu’à me poser la question de savoir sans la population centrafricaine quelle serait la raison d’être des ressortissants et des intérêts français en Centrafrique? Et avait-elle eu besoin de faire voter une résolution aux ONU pour envoyer ses ressortissants et exploiter lesdits intérêts en RCA?

Etes-vous désespéré de la RCA?
Je n’ai pas le droit, c’est mon pays et ma jeunesse m’oblige à croire dans les générations montantes. Il faudra réussir à surmonter, avec le temps, le quatriple héritage Bokassa, André Kolingba, Patassé et Bozizé. Notre génération sait qu’elle a été dupée quelque part. Il faut une révolution morale et mentale en RCA. C’est là où j’attendais le plus la société civile. De ma génération, beaucoup ont vécu dans le désarroi total, sans repaire et perspectives. Ceux qui ont tenté le secteur privé ont vite fait faillite: parce qu’ils n’ont pas compris que le système est bloqué au plus haut sommet comme le poisson commence toujours à pourrir par la tête. Je lis ces derniers temps des manifestations d’intention à la magistrature suprême de certains compatriotes. Tous ont déjà été à de très hauts postes de hautes responsabilités et dans les institutions nationales dans les régimes passés. Sans rien produire de consistants. Ils doivent comprendre qu’à cause d’eux et de leurs manques de visions politiques, la RCA a connu la barbarie comme norme de fonctionnement plus d’un quart de siècle après les indépendances. Ils doivent retirer de leur projet toute ambition politique en 2015. Leur logiciel aussi vieux que le Centrafrique n’a jamais varié.

Comment se passe votre séjour au Congo-Brazzaville, envisagez-vous un retour en RCA?
Je ne suis pas au premier séjour au Congo-Brazzaville. C’est un pays que j’affectionne bien pour son accueil, le parfum d’océan atlantique et du pétrole exploité. Le pays fait rêver. Il est un des géants en Afrique centrale. Un pays normal, qui se défend lui-même, qui défend le continent et développe un sens à la responsabilité morale qu’il assume dans un esprit de solidarité. A Brazzaville tout comme à Pointe-Noire, que je visite de temps à l’autre, il est évident de rencontrer une communauté qui a la joie de vivre. Des gens s’éclatent du fruit de leurs commerces et administrations. Des grands chantiers se multiplient. Les gens bâtissent sans compter, ils se globalisent et montent au front du développement durable. Le gouvernement a quant à lui des objectifs à court et à long terme: L’émergence et l’industrialisation du pays en 2025. C’est mieux qu’un pays sans Etat, sans institution, sans réels projets de société. Le Congo-Brazzaville n’est pas une voyoucratie. Pour mon retour prochain, je répondrais comme le prédis une sagesse africaine éléphant finit toujours par revenir sur son lieu de naissance tôt ou tard, même à la veille de sa mort.

 

 
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