INTERVIEW  |    

Ibrahim Bohari: «le football est pris en otage»

Par Patrick Juillard-Football365.fr - 02/10/2013

Lassé de voir la gabegie régner au sein de la discipline, l’ancien international centrafricain pousse aujourd’hui un coup de gueule

 

Ancien international, éducateur sportif de formation, Ibrahim Bohari se bat sans relâche pour le développement du football de son pays, la Centrafrique. «Nos dirigeants décident de tout n'importe comment»

Ibrahim Bohari, vous avez récemment alerté les médias centrafricains sur la situation du football dans le pays. Pourquoi cette initiative?
J’ai vu sur place, ici à Bangui, que les joueurs locaux de notre pays souffraient et que les dirigeants se sucraient sur leur dos. C’est une des raisons de notre chute au niveau international. Car même nos Fauves étaient négligés. Les joueurs ont la volonté et le patriotisme de jouer pour le pays et faire des résultats. Cette conférence de presse était destinée à avertir la presse sur le mal du football centrafricain du moment. Vous savez par exemple que les dirigeants détournent même les places des joueurs pour les déplacements? Nous étions 17 au lieu de 23 à notre dernier match contre l’Ethiopie en raison de ces magouilles. Les dirigeants ont voyagé tout simplement à la place de certains joueurs pour ce match, est-ce sérieux? La FIFA et la CAF aident le football mais on ne voit aucune retombée réelle pour les joueurs locaux ou expatriés. Le Championnat a été arrêté il y a huit mois, dès avant la crise.

 


© footafrica365.fr
L’ex-attaquant centrafricain, Ibrahim Bohari
Justement, parlons de ces aides de la FIFA. Quelles sont les suites des «projets Goal»?
Nous voulons que notre Fédération organise une assemblée générale extraordinaire afin de discuter et faire la transparence sur tous ces dossiers. Même les dons matériels ne sont pas remis aux acteurs. Nous voulons donc tout simplement un vrai débat à cette assemblée, afin d'expliquer aux joueurs et à nos supporteurs la réalité des choses.

Quelle réalité? Avez-vous des exemples à nous donner?
Les fonds alloués chaque année pour le développement de notre football sur toute l’étendue du territoire, pour le football des jeunes, le football féminin et les compétitions masculines, ainsi que l'organisation autour de notre football. Car nous savons tous que la FIFA aide beaucoup tous les pays pauvres pour le développement du football. Or, nous n'avons aucune infrastructure adéquate, les Ligues de provinces sont abandonnées à elles-mêmes.

Il y a tout de même eu la construction du siège de la Fédération?
Le siège de la Fédération a été conçu lors du mandat de l’ancien président, ainsi que le terrain synthétique. Mais depuis plus rien n’a été vraiment conçu malgré les bons résultats de nos Fauves. Aucune politique de développement pour progresser n’a été menée depuis lors. La nouvelle équipe n'attend que les bons résultats des joueurs en équipe nationale pour nous dire que tout va bien, alors que ce n’est vraiment pas le cas. Demandez à nos internationaux ce qui se passe vraiment. Vous allez halluciner. Certains de nos joueurs ont dû payer l’hôtel de leurs propres poches en Ethiopie faute à une incompétence de notre secrétaire général à Addis-Abeba lors d’un match des éliminatoires de la Coupe du monde.

L'arrêt des Championnats est préjudiciable. Comment les relancer dans ce contexte de tensions?
Oui, c'est grave. Le vrai problème de nos derniers mauvais résultats est là. Malgré tout, les joueurs continuent de se défoncer mais le reste ne suit plus.

La suspension du terrain à Bangui a aussi été très défavorable…
Oui, ne plus jouer à domicile est un vrai désavantage. Mais c’est aussi à nos dirigeants de négocier pour pouvoir rejouer à Bangui car il y a des matchs de football qui se jouent dans le pays sans incidents.

 


© footafrica365.fr
Le football africain
D’autant que la Libye a obtenu dans le même temps l’autorisation de recevoir de nouveau…
Voilà! Nous avons aussi joué en Egypte, où nous avons gagné. C’est à notre Fédération de plaider notre dossier auprès de la FIFA pour remédier à tout cela.

Comment relancer les compétitions nationales dans un contexte troublé? Les tensions ne cachent-elles pas de vraies lacunes structurelles plus anciennes?
Tout à fait, et le football est pris en otage, car j'ai l'impression que si la volonté était là on aurait pu relancer les compétitions locales sans problème. Le basket et le handball ont fini leurs Championnats sans difficulté. Pourquoi pas le football? Le Championnat de football a été interrompu avant même avant les problèmes du pays. Le vrai problème ne vient pas de là.

D'où vient-il alors?
Nos dirigeants se croient au-dessus de tout et décident de tout n’importe comment, sans se soucier des vrais acteurs. C’est un manque de respects à ceux qui les font. Ils ne respectent ni les joueurs, ni les clubs, ni les supporters. Or, c’est quand même grâce à eux qu’ils sont là. La seule chose qui les intéresse, ce sont les voyages et les frais de mission au détriment de notre football. Le vice-président a voulu acheter ma conscience en me proposant un voyage avec l’équipe en Libye, j'ai refusé cash car pour moi ces pratiques pour faire taire les gens sont graves. Je veux qu’on aille au bout afin d'aider notre football à sortir de cette descente aux enfers. Car nos joueurs méritent un peu plus de respect après tout ce qu’ils ont fait pour le pays. Ils doivent être la priorité et nous devons tout faire pour les mettre à l’aise.

Mais il y a quand même des gens qui travaillent dans le staff et autour de l'équipe nationale…
Tous ces gens sont aussi victimes de ce système. Ils ne peuvent parler car sinon ils perdraient leur place. Mais parfois dans la vie mieux vaut se sacrifier au profit du groupe pour faire évoluer certaines choses. Savez-vous que notre entraîneur n’a pas de salaire ? Comment est-ce possible ? Après la victoire contre le Botswana, j’étais à ses côtés et lui ai dit d'imposer cela à la Fédération mais je crois qu’il n'a pas osé, de peur de perdre son poste.

Vous n’avez pas peur de passer pour un «diviseur» du football centrafricain?
Non, pas du tout, j'ai toujours été un rassembleur. C’est le sens de ma démarche: il faut rassembler les vraies compétences pour avancer et faire évoluer le football. Si je me tais, cela veut dire que je cautionne les magouilles et je n’arriverais pas à me regarder dans une glace. Il faut dire les choses pour mieux avancer. Après notre élimination à la dernière minute à Ouaga, il aurait fallu faire ce travail. Mais nous continuons malgré cet échec. Cela aurait dû nous aider à rectifier beaucoup de choses mais on a continué dans la même opacité, sans se soucier du futur. Car les équipes nous attendent maintenant, l’effet de surprise n’aura plus lieu. On ne peut plus compter sur l’improvisation lors de la préparation de nos matchs. Le haut niveau ne pardonne pas. Ces petits détails, qui font la différence, nous ont déjà coûté une qualification à Ouagadougou.

Justement, comment améliorer les résultats en équipes de jeunes?
A nous de rectifier tout cela. Cela doit commencer par la tête, c’est à dire notre Fédération doit changer sa vision du football pour permettre à nos joueurs locaux comme expatriés a représenter notre pays dans les meilleures conditions possibles afin de se qualifier un jour pour une première CAN. Et en organisant de vrais championnats de jeunes à tous les niveaux. Le travail commence à la base.
 
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Enfin un qui dit vrai

Par Dambéti

03/10/2013 19:41

Bonjour à tous, il y a fort longtemps que j'attends une réaction pareille, venant d'un jeune Centrafricain. Mon cher cadet Ibrahim, bravo. Je suis de ceux qui rêvent d'un Centrafrique nouveau, jadis, nous avions une équipe nationale digne de ce nom,qui nous faisait rêver, mais depuis quelques années, la mauvaise gouvernance et le dénationalisation des dirigeants du foot Centrafricain, nous amène aujourd'hui à dresser ce bilan catastrophique. Je préconise un changement au niveau de la fédération, pourquoi toujours nommés des gens qu'on sait mal intentionnés. Le Centrafrique mérite mieux, pourquoi ne pas , si je peux m'exprimé ainsi, demandé à ceux qui connaissent le milieu footballistique tel que Ibrahim Bouari, et bien d'autres d'organisés une table ronde, faire un audit de notre foot, nous ne pouvons pas toujours être les derniers en tous.Est ce une malédiction ou nous vivons simplement dans un monde de bisounourse, à l'heure de la mondialisation, nos dirigeants sont toujours à la traîne, ne voyant que leurs propres intérêts. Pauvre Centrafrique. Enfin, je demande à tous ces jeunes amoureux du sport de prendre le pouvoir, avec la manière, d'ailleurs le coup de force est dans nos gênes. Amitié.

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