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Mme Assiatou Bah Diallo, rédactrice en chef de Amina depuis le lancement

Par Ingrid Alice Ngounou d'Halluin - 08/06/2012

Pour les 40 ans du journal, elle a accepté de nous raconter les débuts et les évolutions du magazine de la femme noire le plus populaire en Afrique

 

Comment débute votre aventure avec Amina?
Tout a commencé par un heureux hasard. Par une belle soirée d’été. Mon mari, journaliste à Jeune Afrique, m’a demandée de l’accompagner à l’Olympia où toute la presse africaine et sa diaspora avaient rendez-vous. Abéti Masékini très en vogue alors donnait un concert. A l’entrée du célèbre music hall nous tombons nez à nez avec mon futur patron. A peine a-t-il posé les yeux sur moi, qu’il s’étonne: «Tu es marié…?!» Mon mari qui s’amuse de son étonnement répond par une plaisanterie qui déclenche les rires… Ils devisent cinq bonnes minutes sans que personne ne fasse cas de moi. Juste avant de rejoindre nos places respectives, Mr de Breteuil lâche les mots qui devaient sceller mon destin «envoie-la-moi s’occuper d’Amina!» Voilà comment j’ai été embauchée sans avoir eu à ouvrir la bouche, un peu comme si le sort a voulu me venger. Je vais pour la première fois raconter une anecdote que tout le monde ignore. J’ai fait des études de Linguistique Appliquée à Georgetown University (Washington DC). Arrivée à Paris en décembre 1967, je me suis mariée tout de suite et dans la foulée j’ai postulé à l’Unesco. Ma candidature a été acceptée, mais l’aval de mon pays était indispensable. Or j’étais en rupture avec le gouvernement depuis que sur le chemin du retour en Guinée, je leur ai fait faux bond à l’escale de Paris. En épousant Siradiou Diallo, un opposant notoire au régime de Sékou Touré, j’étais condamnée à l’exil aussi. Mais comme mon profil intéressait, j’ai travaillé à l’Unesco comme consultante, jusqu’au jour où j’ai été engagée à l’Ambassade du Nigéria. Informé, le gouvernement guinéen n’a pas tardé à envoyer une lettre de protestation à l’ambassadeur. J’ai démissionné pour éviter d’embarrasser mon employeur. Et comme Dieu ne ferme jamais une porte sans en ouvrir une autre, Mr de Breteuil a joué le rôle du hasard qui a scellé mon destin. Ce 3 novembre 1973, en franchissant le portail d’Amina au 11 rue de Téhéran dans le 8ème arrondissement, j’ignorais encore que quarante ans après, j’y serais toujours.

 


Assiatou Bah Diallo à Paris
Quand vous êtes arrivée, le nom « Amina » avait déjà été choisi ?
Oui Amina existait sous ce nom. Même si dans les années 1970, le nom était Awoura en Côte d’Ivoire, Akouavi au Bénin, Wife au Cameroun… Elle comptait neuf éditions et les huit premières pages étaient consacrées aux femmes locales. Le nom avait été choisi ça faisait environ un an car il nourrissait ce projet depuis quelques temps déjà. En fait, de Breteuil avait créé de nombreux journaux en Afrique de l’Ouest et du Centre. D’ailleurs, c’est quand je suis venue en 1973 que les négociations ont eu lieu pour Cameroon Tribune. Car au lendemain de la colonisation, il a revendu certains titres qu’il avait dans ces pays et ils ont été nationalisés. Quand les états africains ont acheté les titres, il est revenu en France avec le mensuel Bingo. A partir de Bingo, il a recréé de nombreux autres magazines thématiques et Amina ensuite. Par la suite, il s’est débarrassé des autres titres et a gardé Amina. Je suis devenue rédactrice en chef en 1975.

Racontez-nous les premières expériences d’Amina
Nous avons commencé par quelques articles et interviews en plus du roman photo. Petit à petit, des correspondants se sont ajoutés et on a constitué un grand stock de correspondants dans de nombreux pays. Je devais harmoniser tout ça afin que le journal ait une unité.

De toutes les femmes dont vous avez parlé, laquelle ou lesquelles vous ont marqué?
Ça fait 40 ans et toutes ces années, j’en ai rencontré pas mal. A cette occasion, je voudrais rendre hommage à toutes ces femmes que j’ai rencontrées. Et vous savez, ce ne sont pas les plus en vue qui m’ont forcément marquée. J’ai plusieurs noms qui me viennent en tête mais je ne vais pas citer de peur d’en oublier.

Il y’en a qui ont refusé de paraitre dans le magazine?
Au début effectivement, c’était la croix et la bannière pour faire parler les femmes. Nous sommes toutes prisonnières du qu’en dira t-on. Et les femmes se disaient qu’il fallait éviter d’être dans la lumière. Mais à mesure que les choses ont évolué, elles ont senti la nécessité et l’importance de la visibilité pour leurs actions et maintenant, ce sont elles qui veulent s’exprimer. Nous faisons beaucoup d’interviews pour donner justement la parole à ces femmes.

En terme d’audience, c’est quoi les pourcentages globalement entre la France, l’Afrique centrale, de l’ouest et les Antilles?
Le journal au départ était consacré au continent (Africain, Ndlr). Essentiellement dans les grandes capitales de l’Afrique de l’ouest et centrale. Et par la suite, on a investi l’Occident et les Etats-unis. On a toujours eu des suppléments pays. Mais dans les années 90, on a créé la version internationale, Afrique et Antilles. Les 8 premières pages étaient consacrées à chaque pays et le reste était le même.

 


Numéro collector 40 ans du magazine
On peut imaginer que les autres magazines féminins qui sont nés ont été inspirés de Amina. Comment avez-vous vécu cette concurrence?
Curieusement, je n’ai jamais estimé que ce fût de la concurrence. Et moi je disais toujours un journal ce n’est pas assez pour le continent. Le marché féminin est très difficile car j’ai vu beaucoup de journaux naître et mourir. Et puis, le contenu n’est pas le même.

Et quelles sont les difficultés que vous avez eu à vivre ? Ou il y’en avait pas?
Les problèmes, on en a connu. On a connu plein de déménagements, mais on était avec un monsieur qui est un vrai professionnel qui n’a fait que ça toute sa vie. Donc, on n’a jamais cessé de paraître. Or Dieu seul sait que tous les journaux ont eu des difficultés à un moment donné ou à un autre. Je mets tout cela au compte du savoir faire, du professionnalisme, de la compétence et du flair de Michel de Breteuil.

Amina a toujours été francophone. Est-ce qu’il y a eu une version anglophone?
Non

Y avez-vous pensé à un moment?
Entre 1993 et 1994, on a sérieusement pensé à une version anglophone. Parce que dans les années 70, il y avait AFRICA WOMAN à Londres. Donc il était sérieusement question de faire quelque chose pour le public anglophone, mais pour des raisons que moi je ne saurais dire, le directeur a renoncé. Déjà le marché francophone est très compliqué. Il y a eu « Ferrida » qu’il a créé à la même époque et c’était Sophie Bessis qui s’en occupait, mais le marché algérien est très compliqué. Et donc, on a arrêté le projet.

Est-ce que vous avez eu beaucoup de retour d’hommes?
Curieusement au départ, les hommes se sentaient un peu distants. Pour eux, c’étaient des trucs de bonnes femmes. Et puis, ils ont commencé à l’acheter pour leurs femmes ou leurs filles. Un jour, et ça c’est le plus beau compliment de ma vie d’un ami qui est très en vue. On était un groupe de journalistes, j’étais avec mon mari et d’autres, et j’arrive il laisse tout le monde et il me serre dans ses bras. Il me dit « merci ! merci ! merci ! » Je dis mais qu’est-ce qui se passe ? Il me dit « mais non ! Vous savez, ma femme a failli me quitter, et puis, je ne sais pas ce qu’elle a lu dans votre éditorial. Et puis, finalement, elle a changé d’avis. » Et souvent, je reçois beaucoup de courriers où les gens me disent « vous m’avez sauvé la vie parce que je pensais à me suicider, ça allait très mal ». Et moi au début, je ne me rendais pas compte de toute cette responsabilité. Ça fait très peur quand on se dit qu’on est enfermé dans un bureau, on écrit des choses et lorsqu’on rencontre des gens, ils disent que cela a eu un certain effet dans leur vie. Tout ça fait très peur. C’est comme ça que j’ai pris l’habitude de parler des choses de la vie qui me touchent d’abord personnellement. Généralement c’est de l’auto-thérapie, quand je me pose des questions auxquelles je ne trouve pas de réponses. Je prends des sujets universels qui touchent tout le mondeMais parfois aussi je raconte des anecdotes toutes inventées ou des histoires entendues ici et là et les gens croient que c’est ma vie quelque fois quand je parle à la première personne. Parfois je m’amuse à le faire, à dire oui, mon mari m’a quitté, il est allé jeter la poubelle et il n’est plus jamais revenu… des choses comme ça… Et mon mari, ça l’énervait. Parce que j’ai compris que c’est ça qui plaît aux gens. Quand tu te mets à nu toi-même, quand tu parles de tes problèmes, les gens se projettent.

Est-ce que vous avez pensé à avoir une vraie version en ligne du journal?
Je pense qu’il en a été question à un moment.

Est-ce que vous connaissez le Cameroun?
Ah oui ! Du Nord au Sud. J’y ai souvent été pour des reportages pour Amina, mais aussi avec mon mari. Comme on est peuhls, on allait à Garoua, Maroua, Ngaoundéré. Que ce soit Noël, nouvel an ou les grandes vacances, on passait tout ça dans les pays d’Afrique. L’exil en quelque sorte a quelque peu permis à ce qu’on connaisse très bien l’Afrique.

Quel est le meilleur souvenir que vous gardez du Cameroun?
Au Cameroun, quand je vais au Nord, je n’ai aucun problème. Moi je suis peuhl et je comprends leur peuhl, mais eux ils ne comprennent pas le mien parce que le peuhl qu’ils parlent c’est un peu comme le français du Canada et le français de Paris. Et puis quand on est à Douala, c’est comme Conakry!

Et vous avez fait des interviews au Cameroun?
J’ai participé à beaucoup de colloques, d’ateliers… J’avais fait beaucoup d’interviews, même de John Fru Ndi, de Jean Jacques Ekindi, de nombreuses femmes, bref tout ce que le Cameroun compte de grandes gueules et après je suis repartie avec Marie Roger Biloa qui faisait la fête de « Ici les gens du Cameroun ». J’ai revu de nombreuses personnes comme James Onobiono ou Suzanne Kala Lobé.

Une dernière chose à ajouter?
Oui, ce sera peut-être un mot d’encouragement et d’admiration pour la femme africaine. Elles sont dans des ONG, il y a beaucoup qui ont reçu des prix ces derniers temps, les prix Nobel aussi. Je veux dire surtout, ce qu’il y a d’encourageant finalement, c’est les législations de nos pays dans le sens de l’épanouissement des femmes. Les femmes ont pris leur destin en main, parce que partout où vous avez un garçon qui a un diplôme, vous avez la fille qui a deux ou trois. Donc, tout le monde a compris l’importance de l’éducation, même si ce sont les budgets les plus malmenés chez nous. Et pour finir, je dois dire que vous les camerounaises, vous nous en mettez plein la vue ici en France.
 
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