INTERVIEW  |    

«Résoudre l’équation du sous-développement de la République Centrafricaine»

Par Pr. Gaston Madanta Nguérékata - 23/05/2012

L’homme de sciences qui enseigne à l’Université Morgane, aux États-Unis, réfléchit, si jamais il est porté par ses compatriotes à la tête de la République Centrafricaine

 

Journée ordinaire en Guadeloupe, sous une chaleur supportable. Ici, rien n’indique qu’un professeur de mathématiques de nationalité centrafricaine, formé aux États-Unis et au Canada, passé par la case politique, est l’invité d’honneur de la Faculté des Sciences de l’université des Antilles et de la Guyane. L’homme serein a de la pugnacité à revendre. Il ne manque pas non plus d’ambition pour son pays. Quelques mois après l’anniversaire de l’investiture du président centrafricain François Bozizé, le 15 mars, le professeur Gaston Madanda Nguérékata, candidat à l’alternance, parle pour la première fois de sa ferme volonté de succéder au pouvoir KNK. L’après-Bozizé qui passe son second et dernier mandat, rébellions du Nord, situation économique du pays… le ton est mesuré mais ferme. L’homme s’est assagi et le politique a mûri. Mais que fera cet homme de sciences qui enseigne à l’Université Morgane, aux États-Unis, si jamais il est porté par ses compatriotes à la tête de la République Centrafricaine? Il a sa petite idée qui se résume en quatre mots: «Résoudre l’équation du sous-développement».

Pourquoi avoir choisi de vivre aux États-Unis?
À la fin de mes études au début des années 80, je suis rentré en République Centrafricaine, et je me suis mis au service de mon pays. Je considérais cet engagement comme un sacerdoce. J’y ai mis du cœur et de l’énergie jusqu’à l’avènement du changement d’octobre 1993, dont les lendemains ne s’annonçaient guère enchanteurs. C’est alors que j’ai reçu une ancienne proposition de poste d’enseignant-chercheur. J’ai accepté cette confiance, car nous venions avec le président Kolingba et le RDC de passer quasiment douze années aux affaires.

 


© journaldebangui.com
Gaston Madanta Nguérékata, le mathématicien?
Cet exil, même volontaire, vous éloigne tout de même des réalités du pays?
Même si les actuels dirigeants font le maximum pour que la République Centrafricaine demeure une banlieue oubliée de la planète, afin que ces derniers continuent de saper en toute quiétude le destin de la nation, il n’en demeure pas moins que grâce à la vigilance de nombreux Centrafricains, la crise que traverse notre pays n’est plus silencieuse. Les réalités? Ce sont 2/3 du territoire national qui échappent au contrôle effectif des autorités centrales. Ce sont Joseph Kony et ses hommes qui font la loi sur 1/3 de notre territoire. Ce sont deux millions de Centrafricains en grande détresse. Les réalités? C’est le tribalisme outrancier. C’est le retour au parti unique. Non, je partage les mêmes peines, les mêmes douleurs et épreuves que vivent les Centrafricains au quotidien.

On vous accuse d’avoir préféré les jeunes américains aux étudiants centrafricains qui ont le plus besoin de vos compétences de Mathématicien, votre réponse?
C’est un faux débat. À 27 ans en 1980, après mon Ph. D., alors que de nombreuses opportunités m’étaient offertes au Canada et aux USA, je vous l’ai dit, j’ai fait le choix de rentrer en Centrafrique pour y travailler. J’y ai servi comme enseignant, vice-recteur et doyen de la Faculté de Droit et Sciences Économiques. Et lorsque j’ai intégré le gouvernement, j’ai continué à dispenser régulièrement mes cours à l’Université de Bangui, et ceci jusqu’à mon départ. Ne faites pas non plus l’impasse sur ce que j’ai été et suis toujours: un «rôle model», et donc l’émulation que j’ai suscitée depuis et encore auprès des jeunes élèves et étudiants centrafricains, dont beaucoup ont décidé de se lancer avec succès dans les carrières scientifiques et techniques.

Le grand sujet du moment, à Bangui, c’est la dissolution des Conseils d’Administration des sociétés étatiques et paraétatiques, désormais placées sous la responsabilité d’un comité présidé par le président Bozizé. Qu’en pensez-vous?
C’est un pas de plus franchi par notre pays dans la confiscation du pouvoir par un homme et un clan en violation de toutes les dispositions légales. Et comme leur bilan économique ne plaide pas en leur faveur, ceux qui ont actuellement le pouvoir de l’État entendent saigner au maximum les ressources du pays afin de s’assurer des lendemains tranquilles. Non, il faut réhabiliter au plus vite ces Conseils. On ne peut pas être à la fois juge et partie. Le pays possède de nombreux cadres compétents et intègres, prêts à le servir. Il faut faire appel à ceux-ci, quelle que soit leur appartenance ethnique ou conviction politique.

 


Gaston Madanta Nguérékata
Pourtant, l’objectif proclamé de ces dissolutions en cascade est la restructuration des sociétés. A-t-il des chances d’être atteint?
Ce n’est pas en s’octroyant les pleins pouvoirs sur ces sociétés que l’on parviendra à leur redonner un nouveau souffle. Il est évident que la politique de management du pays est un cuisant échec. Cette Présidence du comité de trésorerie que s’est octroyé le président F. Bozizé en violation des textes réglementaires est déjà à l’origine de tant de difficultés. Je vous fais remarquer que ceux qui gouvernent en ce moment sont ceux-là même qui ont nommé les responsables de ces sociétés, par conséquent c’est à eux qu’incombe la responsabilité de ces difficultés.

Différentes rébellions écument le territoire centrafricain créant une situation d’insécurité. Quelle est la solution, selon vous, pour régler ce problème?
Récemment, le gouvernement, avec l’appui généreux et efficace des forces armées tchadiennes, était parvenu à reprendre le contrôle des bases opérationnelles de Baba Laddé. Six années après l’apparition de la 1ère rébellion, le temps du dialogue et des conciliabules est fini. Il faut donc que d’une part, les différentes parties engagées dans le processus de paix respectent les engagements pris, et d’autre part, le gouvernement fasse la guerre totale pour reconquérir le territoire national. C’est le moins que l’on puisse demander.

L’opinion centrafricaine s’interroge encore sur les raisons pour lesquelles vous revenez en politique?
Notre pays a pris depuis quelques années un dangereux virage, celui d’une «Somalisation» qui risque d’aboutir à son implosion prochaine. Une menace aussi pour la stabilité de la sous-région. Face à ce péril, chaque fils et fille de Centrafrique, soucieux de la pérennisation du destin commun, du legs politique, territorial et social aux prochaines générations, se doit de participer à l’œuvre de reconquête de notre démocratie et de notre territoire sauvagement violé par des hors-la-loi. Il faut pour redresser le pays, réconcilier les Centrafricains et redynamiser l’économie, et que chaque fille et fils de Centrafrique y participent. C’est donc pour faire face à mes responsabilités de Citoyen Centrafricain que j’œuvre à l’émergence d’une alternative capable de fusionner les forces et les intelligences pour les mettre au service de cette grande ambition qu’est la Renaissance Centrafricaine. Je ne reviens pas en politique, je suis dans la continuité de mon engagement, dont la genèse se situe à mon retour au pays à l’aube de la décennie 80.

Vous avez été un élément actif du Rassemblement démocratique centrafricain, ex-parti unique au pouvoir du général André Kolingba. Aujourd’hui, vous vous présentez comme une alternative au pouvoir KNK. Avez-vous vraiment des convictions? Et pensez-vous que vos compatriotes vont vous suivre?
Je crois en notre communauté de destin. Je crois qu’il est possible d’avoir une justice équitable pour tous les citoyens. Je crois qu’aucune ethnie ne doit pas asservir les autres. Je crois que la République doit garantir l’accès à l’éducation à tous et pour tous. Je crois que la santé doit être garantie à tout le monde. Je crois que nous pouvons bâtir un état moderne, prospère où règnent l’équité, la justice et la fraternité. C’est parce que je crois en cela que non seulement je suis immédiatement rentré au pays après mes études pour le servir et aussi son peuple, mais c’est aussi parce que je crois en cela que je me suis engagé à faire de la politique il y a presque une trentaine d’année

 


© journaldebangui.com
Gaston Madanta Nguérékata, l'homme politique?
La problématique de l’alternative au KNK et ses leaders dépasse le cadre du RDC, parti au sein duquel j’ai fait mon engagement politique. Le récent changement de régime au Sénégal qui a fait la fierté de toute l’Afrique, est intervenu parce qu’au moment crucial, les différentes familles politiques sénégalaises ont fait taire leurs divergences et oppositions pour se concentrer sur l’essentiel à savoir la constitution d’une force alternative. Ce dépassement de soi a fait défaut chez nous en 2011 et a favorisé des élections aux résultats toujours contestés à ce jour. Il n’est pas ici question que le peuple me suive. Il est question de la mise en place d’une dynamique globale à l’intérieur de laquelle le peuple se reconnaîtra. C’est cette dynamique que le peuple suivra. Lorsqu’il y a une nouvelle méthode, une nouvelle pédagogie axée sur un renouvellement profond de l’offre en termes de contenant et de contenu, je ne doute pas un seul instant que le peuple travaillera à imposer la Renaissance par le renouvellement des institutions de la République.

Pour être président de la République, il faut en plus de l’ambition, une machine politique… où est la vôtre?
Pour résoudre l’équation du sous-développement de la RCA, la seule et véritable machine sur laquelle il faut compter, c’est le peuple. Sa mécanique est l’unique possibilité pour atteindre d’abord les objectifs de l’alternance, ensuite ceux du redressement, et enfin ceux de la réconciliation. Depuis le changement d’octobre 1993 et celui du 15 mars 2003, nous avons vu les dégâts que des approches purement partisanes ont produits. L’engagement qui est le mien dépasse ceux-ci et s’appuie sur le peuple, sur son espoir, ses rêves et ses ambitions.

Qui connaît Gaston Nguerekata en dehors de vos compatriotes?
C’est à vous de me le dire, puisque je ne fais pas un concours de notoriété.

La question était de savoir si vous disposez d’un réseau d’amitié dans la sous-région et si vous vous êtes approché des chefs d’État de la CÉMAC?
Vous conviendrez avec moi que les questions de stratégie et de diplomatie politiques sont par nature muettes. Le moment venu, vous verrez. Mais avant de se prévaloir d’une amitié, c’est d’abord celle du peuple centrafricain qui légitime. Et c’est celle-là que je revendique, que je recherche. Sachez qu’en tant que citoyen de la CÉMAC, je connais tous les chefs d’État de la région et l’expression de leur constante générosité et fraternité pour le peuple centrafricain, qu’il s’agisse de l’aide à la réconciliation nationale à travers le Dialogue Politique Inclusif, ou du combat contre l’insécurité via la MICOPAX par exemple, ou encore des différents concours financiers dont la RCA a bénéficié au cours de ces dernières années. Encore une fois, le moment venu, je vais m’enrichir de leurs expériences en vue de la Renaissance Centrafricaine.
 
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  • Le texte de cette interview a été accordée à l’hebdomadaire Afrique Nouvelle, en tant qu'invité du mois de Mai 2012, nous le reprenons ici avec l’autorisation de la rédaction

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