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France: Les marais d'ici, vus par trois chasseurs pygmées

Par Philippe Mathè - 13/10/2010

Ils sont musiciens, en tournée en France. Trois Pygmées de Centrafrique se sont enfoncés dans les marais, près de Redon, avec des chasseurs du coin

 

La nuit tombe sur les marais de Redon (Ille-et-Vilaine). Les oiseaux se sont tus. Une étrange mélopée s'élève des buissons. Un chant tribal, cousin éloigné des complaintes de Haute-Bretagne. Il sort de la gorge de trois Pygmées Aka. Avec des habitants du coin, ils partagent une balade en pleine nature. Alors, oui, forcément, les gens du cru les observent du coin de l'oeil, un peu intrigués par ces Pygmées qui pataugent en bottes dans les marais, entre Saint-Vincent-sur-Oust et Glénac. Pas si petits que ça, autour de 1,60 m. Débarqués d'ailleurs. De Moundjou Ngonda, un village au nord-est de Bangui, en République centrafricaine, dans une zone de forêt vierge.

Et eux s'amusent de voir, sur les pentes rocheuses de l'Île aux pies, au bord de l'Oust, des jeunes s'essayer à l'escalade. Chez nous, on grimpe plutôt aux arbres pour aller chercher du miel. C'est une façon de montrer que l'on est devenu un homme, que l'on peut nourrir sa famille, raconte Prosper Kota, dont le rire dévoile des dents taillées en pointe, une tradition de son peuple. Prosper, c'est l'expansif. L'air goguenard, le sourire toujours au coin des lèvres. Et puis, il y a Joseph Epanza, l'ancien au regard abîmé et Jean-Pierre Mongoa, le discret à l'allure ombrageuse. Des taiseux. «Ce sont les sages», éclaire Hermann Niamolo. Silhouette élancée, il est l'interprète, le référent, l'ami. L'intrus, aussi. Hermann est Bantou. L'ethnie dominante en Centrafrique. Celle qui maintient en esclavage les Pygmées. «Bantou de sang, pygmée de culture», explique celui qui a aidé Joseph, Prosper et Jean-Pierre à s'affranchir. Des prénoms qui leur ont été donnés pour remplir leurs passeports. Cette sortie dans la nature, c'est leur récréation depuis qu'ils sont arrivés en France, il y a quelques jours, pour des concerts. « Jamais nous ne ferions ça chez nous. On ne peut pas entrer dans la forêt à la tombée de la nuit. Pour ne pas déranger les esprits », prévient Jean-Pierre. Ici, pas de souci. Ils ne sont pas chez eux. Quoique. Sur le tronc d'un arbre, un grand trou creusé par le bec d'un pic noir. Oiseau connu des Pygmées: Le bom-boko en Centrafrique.

 


© ouest-france.fr
Jean-Pierre, Joseph et Prosper ont découvert la nature près de Redon. Mais pour eux, le garde-manger des marais fait pâle figure. Franck Dubray
«Il n'y a rien à manger ici»
Le Breton Erwan Lhermenier, guide-musicien de la balade, prend une feuille de hêtre, la place sur son poing refermé. Tape dessus avec l'autre main. Poc. Détonation. Un jeu buissonnier. Prosper fait de même. Naturellement. Cela nous sert de signal pour prévenir les autres chasseurs que nous avons capturé un gros animal. Geste ancestral d'une des plus anciennes civilisations du monde. Les Pygmées sont des cueilleurs. Des chasseurs, surtout. À l'ancienne, avec des lances? Hermann rigole: Ils utilisent des fusils. Calibre 12. Des pièges aussi. Mais il y a encore quelques anciens qui utilisent les arbalètes. Ils peuvent s'enfoncer des mois dans la forêt pour ramener de quoi nourrir leur village. Ignames, champignons, feuilles de cocos, chenilles, singes, rongeurs... Voilà l'ordinaire de leur repas. Forcément, le garde-manger des marais fait pâle figure. Quelques poules d'eau, un canard col-vert... Et des poissons: Ah, il y a quand même de la place pour la pêche, souffle Joseph avant de s'enfoncer dans les sous-bois.
Senteur de menthe. Les roseaux montent aux genoux. Les branches obligent à se plier. On pourrait presque sortir la machette, s'amuse Dominique Chevaucher. Ces Pygmées, elle les a rencontrés avec son compagnon, le musicien Camel Zekri, il y a bientôt dix ans. Nous étions en repérage pour un festival à Bangui, la capitale de la Centrafrique. Cela a été un véritable choc. Dix ans pour construire une histoire commune qui débouche sur un spectacle: Ishango. La raison de leur présence en France. Derrière le talus, le canal de Nantes à Brest. Le long du halage, Prosper sifflote, les mains dans les poches. Pourrait-il vivre dans les marais? Oh non, il n'y a rien à manger ici, rigole-t-il. Et puis, c'est trop espacé. Dans notre forêt, tout est plus grand, plus profond. Il ne repart pas les mains vides. Dans sa poche, un marron. Le fruit emblématique du Pays de Redon. [iChez nous, ça s'appelle matokolo. C'est beaucoup plus gros. Mais je vais en ramener en Centrafrique. Pour voir si nous pouvons en faire pousser.]

 

 
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