INTERVIEW  |    

Cent jours de François Bozizé: Décryptage de Clément Bouté-Mbamba

Par C. Bangui, lindependant-cf.com - 15/07/2011

Le président de la République a passé le cap des cents jours le 25 juin dernier. Pour évoquer ce fourvoiement, voici l’analyse de l’ancien porte-parole du candidat Émile Nakombo

 

Le 25 juin 2011, le général Bozizé a passé le cap des cents jours de son second et dernier mandat. Une analyse?
Le jour de la célébration du 8ème anniversaire de son coup d’État, François Bozizé avait déclaré que la recréation est terminée. En sango «ngia ni a ounzi awé», reconnaissant de fait qu’il a passé les sept précédentes années à s’amuser et à amuser le pays. Hélas non seulement cette recréation n’est pas terminée mais elle s’est amplifiée. Le cap des cent jours que nous franchissons, suscite chez moi Inquiétude et Désespoir. Inquiétude car il n y a aucune différence fondamentale entre l’avant et l’après 15 mars 2011. Or la raison d’être des élections du 23 janvier était d’apporter une rupture dans la gestion des affaires de l’Etat pour mettre un terme au clanisme, au clientélisme, à l’affairisme, à la gabegie, à l’insécurité. Bref, mettre à la retraite ceux qui ont mis le pays au fond du gouffre et qui ont commencé à le démembrer.

Désespoir car ce cap que nous franchissons inscrit dans le marbre la politique de la navigation à vue qui préside aux destinées de ce pays depuis juin 2005. Comme lors de la précédente séquence, on nous sert des recettes qui n’ont eu aucun résultat concret sur le terrain. DSRP par ci, DDR par-là, table ronde à midi, états généraux le soir, accord de paix à gauche, accord de paix à droite. Pendant ce temps, la LRA fait la loi sur 1/3 de notre territoire national en semant la mort et la désolation. La crise de l’énergie et de l’eau s’est amplifiée. La faim et la soif continuent de tuer. Nous sommes revenus à l’époque de l’empire où l’on embastillait pour un Oui ou pour un Non voire un simple regard et de nos jours, ce sont les journalistes qui sont privés de mouvement. Les crises sanitaires se sont multipliées et la prise en charge de certaines d’entre elles constitue un crime contre l’humanité. Les récents événements du KM5, du PK12, de Bouar, la crucifixion de Gobongo ont prouvé l’injustice régnante à laquelle est complice le pouvoir de Bangui. Bref, ces cents jours annoncent cinq années difficiles à venir malgré la pléthore des communiqués et le chant permanent des griots. Rien n’ira en s’améliorant et je m’inquiète déjà de l’état de la RCA en janvier 2016 et du quotidien des Centrafricains qui ne s’améliorent guère.

 


© lindependant-cf.com
Clément Bouté-Mbamba
Vous avez été Porte-Parole et Directeur Adjoint de Campagne du Candidat du Rassemblement Démocratique Centrafricain (RDC) aux dernières élections. Pourquoi êtes-vous allés, en sachant que les jeux étaient faussés à l’avance?
Il y avait deux courants au sein du parti et une démarche à concilier au niveau de l’opposition. Au Rassemblement Démocratique Centrafricain, je faisais partie de ceux qui se sont mobilisés lorsque l’évidence de l’incohérence de ces consultations ont été mises à jour pour que nous nous retirions tout simplement de ce processus en évitant de servir de «prêt à élire» à un régime qui a tout verrouillé et à qui, notre apathie a été d’un grand recours. En périphérie du RDC, nous avions la démarche communautaire de l’opposition. Il y a eu, il faut l’avouer au sein de l’opposition un jeu de dupes. Quelques mois avant le début de la campagne, se posait déjà la question du retrait de nos représentants au sein de toutes les instances de la CEI à laquelle aucune réponse franche ne fut apportée. Puis il y a eu le problème du délai légal de dépôt de candidature qui a aussi prouvé la mauvaise foi de certains partenaires de cette opposition et enfin la position du mémorandum du 04 janvier.

En effet, sur initiative de la direction de campagne du candidat NAKOMBO, un projet de mémorandum a été porté à l’appréciation des autres candidats à la présidentielle et des membres associés de l’UFVN/CFC. L’ambition affichée était claire: Nous ne servirons pas d’ALIBI ELECTORAL et si le KNK veut s’amuser à y aller dans les conditions politique, technique et matérielle du 23 janvier 2011, il ira sans l’ensemble de l’opposition. Pendant que nous préparions cette démarche avec l’intime conviction que la voix de la rigueur l’emportera sur les options sans lendemain, certains au sein du collectif avaient déjà dépêché en province leurs équipes de campagne. Le front était donc fissuré avant de se mouvoir et juste après la rencontre avec la patronne du BINUCA, nous n’avons plus eu des retours directs de nos autres partenaires si ce n’est que les échos des mouvements de campagne.

Nous étions le 07 janvier 2011 à 48h00 du début de la campagne. Le parti était confronté à cette question: y aller, malgré l’évidence ou se retirer du processus? Au final, le Bureau Politique a pris dans la soirée du 08 janvier 2011 la décision d’y aller.
Clément Bouté-Mbamba


Emile Gros Raymond NAKOMBO qui avait décidé d’annoncer dès son arrivée à Bangui le retrait de sa candidature a du se conformer dès son retour du voyage politique qu’il a effectué en France, à la décision du parti de participer à ces élections en s’entourant des moyens juridiques pour la suite. Nous étions conscients de l’importance de cette consultation mais aussi de son caractère imparfait car verrouillé par le régime au travers d’une CEI mise à son service bien que comptant des représentants de l’opposition qui au finish n’ont pas défendu l’intérêt collectif. Etait-ce de la naïveté ou une mauvaise lecture de la réalité ou encore l’inquiétude de décevoir les militants et les millions de Centrafricains qui voyaient dans l’offre politique du RDC la possibilité de sortir du tunnel ? Je ne saurai exactement vous le dire même si je demeure convaincu que pour la période 2011-2016, SEWA OKO; l’offre politique du RDC constituait la seule alternative crédible pour redresser la RCA, réconcilier les Centrafricains et relancer l’économie.

On ne peut s’empêcher de vous jeter à la figure: pourquoi contestez-vous les résultats d’une compétition à laquelle vous avez pris part?
Sur la Réalité et sur le Principe. En effet tout le monde s’est accordé pour dire que ces élections ont été les plus imparfaites jamais organisées en Centrafrique. D’ailleurs l’Union Africaine l’a reconnu la semaine dernière à Malabo en omettant de citer la réélection du locataire du Palais de la Renaissance comme Démocratique. Et contrairement à ce que le griot national s’est amusé à raconter après la ballade de Bruxelles, l’Union Européenne aussi juge non démocratique le résultat de ces élections. Sur la réalité d’abord, ne pas réfuter les résultats serait faire offense aux centaines de milliers de Centrafricains qui se sont déplacés le 23 janvier 2011. Les fraudes et les intimidations étaient quasi-industrielles. Même les Centrafricains qui n’étaient pas en âge de voter pouvaient le constater. Les amis de la RCA qui se sont mobilisés soit pour financer ces élections ou pour nous assister à l’administrer ont aussi pour la majorité, affirmé les insuffisances incommensurables constatées pendant et après les opérations électorales. Et nous Politiques, qui portions l’espérance de ce peuple, qui étions conscients que 2011 apporterait la rupture, nous ne pouvions nous résigner à applaudir le KNK organiser l’imparfait hold-up au vu et au su de tout le monde. Sur le principe ensuite, le code électoral centrafricain et les lois de notre pays bien que connaissant une application à géométrie variable, nous offraient la possibilité de faire les recours nécessaires. Cela fut fait et le FARE a été constitué exclusivement dans ce but.

 

Vous parlez du FARE, pensez-vous qu’il soit toujours d’actualité après la décision de la Cour constitutionnelle?
Dans la soirée du 23 au 24 janvier 2011 avec les preuves matérielles compilées du génocide électoral du KNK, il nous est apparu nécessaire au niveau de la direction de Campagne du candidat Nakombo de tenter à nouveau de fédérer les forces vives pour préparer l’après 1er tour. C’est donc à notre initiative que le contact fut établi avec le cabinet du Président Patassé puis le lien avec les autres Candidats malgré les réticences de Jean Jacques Demafouth qui se désolidarisera définitivement du collectif quelques jours après la conférence de presse commune. Il faut préciser que dans le cadre du mémorandum, le Président Patassé fut approché et une copie du document a même été soumise à son appréciation. Pour des questions d’ordre protocolaire, nous n’avons pu obtenir sa signature au bas du document du 04 janvier 2011. La politique, avant d’être une question d’hommes et de femmes, est avant tout un rapport direct avec la réalité, le futur et l’histoire. En effet aujourd’hui le Président Patassé n’est plus parmi nous et Emile Gros Raymond Nakombo n’est plus en Centrafrique, qu’importe comment il a quitté le pays, là n’est pas le débat du jour. L’esprit du FARE lui, vit.

Vous faites donc bien de poser la question. Si l’on essaie de faire la liste des regroupements politiques que nous avons connus depuis 1992, cette liste est très longue. Elle dénote une instabilité chronique. Rien que sur la dernière année, nous sommes passés de l’UFVN au FARE en avalant au passage le CFC. A quoi nous servent-ils ? Qu’apportent ces regroupements au pays et au débat politique? A l’évidence pas grand-chose. La cour constitutionnelle, dernier recours a donné son verdict. La tentation de la rue n’est plus factuelle car la passion électorale est retombée.

Deux choses: soit le FARE s’autodétruit en constatant au passage qu’il n’a pas été en mesure d’atteindre ses objectifs ou il procède à sa mutation en faisant d’abord sa propre introspection sinon 2016 sera comme 2011 c’est-à-dire un jeu de dupes qui finira à nouveau par légitimer un autre enfant du KNK.
Clément Bouté-Mbamba


Oui, le FARE peut être d’actualité s’il est capable de prendre la mesure des reformes nécessaires qu’il doit s’imposer à lui-même. Mais à l’heure où vous me tendez votre micro, permettez-moi de penser exclusivement au RDC et aux milliers de militants que nous avons abandonné en pleine forêt sans directive. Permettez-moi de penser à la prochaine rentrée politique. Permettez-moi de penser à notre prochain congrès qui aura lieu dans un an et demi. Permettez-moi de penser aux victimes de la LRA et aux familles des FACA tombés dans la lutte contre les bandits qui écument notre territoire. Permettez-moi de penser à ceux qui ne peuvent se nourrir, se soigner, se vêtir, s’instruire, se loger. Permettez-moi de penser à ceux qui sont privés de liberté de manière injuste. Permettez-moi de penser aux opprimés, aux oppressés. Permettez-moi de penser aux orphelins et aux enfants de la rue. Permettez-moi de penser à celles qui se battent au quotidien pour subvenir à nos besoins après nous avoir donné la vie parfois dans des conditions difficiles. Permettez-moi de penser à ces milliers de Centrafricains sans emploi ou sous-employé. C’est cela qui me préoccupe, le FARE ne fait pas l’actualité chez moi.

La LRA continue de semer la désolation dans notre pays et parallèlement les autorités centrafricaines ont lancé le DDR, que pensez-vous de tout cela?
Que contrairement à ce que certains affirment, nous avons bien un problème avec la LRA et qu’il devient urgent de mettre fin à la souffrance des populations victimes de ces bandits de grands chemins. Mais cette solution passe obligatoirement par une mutualisation régionale des forces et des ressources. Ainsi donc une initiative comme celle du Président Barack Obama peut servir la cause. Le niveau de déliquescence de nos forces de sécurité est tel qu’à elles seules, les FACA ne parviendront pas à bouter hors de la RCA la LRA. Il faut faire de la lutte contre ces bandits une cause nationale au même titre que la lutte contre le SIDA.

 

S’il y a un sujet sur lequel nous ne devrons pas nous déchirer, c’est la LRA. Je rêve d’un front national pour lutter contre ces semeurs de désolation. Je rêve d’une position nationale face à ce problème où nous ne serons ni RDC, ni KNK, ni MLPC, ni CPRS, ni Chrétien, ni Musulman, ni société civile. Mais où nous serions Centrafricains face à des agresseurs étrangers. Mais pour cela, il faut que les autorités tiennent un langage de franchise sans arrogance et que nous les autres, nous ne pensons qu’au bien-être de nos populations et à l’intégrité de notre territoire national. Quant au DDR. Tous ceux qui souhaitent une RCA pacifiée ne peuvent que se réjouir du début de ce processus pour peu qu’il participe effectivement à restaurer la paix et non à garnir le compte de certains individus ou augmenter le nombre des hommes en tenue au détriment des agents de santé, des enseignants et des boursiers.

Cependant le processus qui a débuté il y a quelques jours suscite des interrogations légitimes. Nous apprenons qu’il s’agit en majorité d’armes artisanales qui ont été déposé. Nous observons aussi l’absence d’un véritable plan de réinsertion. Accorder une enveloppe de 100.000 Fcfa à un individu ne le transforme pas immédiatement de rebelle en agriculteur. Et même sur cette question cruciale qu’est le DDR, nous assistons une fois de plus à la manifestation de la politique d’exclusion du KNK. Car comment comprendre que face à un tel défi, l’ensemble des forces vives de la nation n’ait pas été mis à contribution? J’ai la faiblesse de croire qu’à l’image de toutes les initiatives de ce régime, le DDR n’accouche d’une souris au grand dam du peuple qui a déjà payé un lourd tribut.

L’on prête déjà au général Bozizé l’intention de modifier la constitution afin de faire sauter le verrou limitant le nombre de mandat pour lui permettre de briguer à nouveau la présidence en 2016. Le laisseriez-vous faire, vous de l’opposition?
Prendre position en politique sur des rumeurs, c’est procéder au viol de l’imaginaire. François Bozizé fut élu en 2005 sur la foi de la constitution du 05 décembre 2004 qui prévoit en son article 24 que la durée du mandat du Président de la République est de cinq ans, renouvelable une seule fois. En prêtant serment lors de la célébration du 8ème anniversaire de son coup d’état le 15 mars 2011, ce dernier jurait pour la deuxième et dernière fois sur la constitution de la RCA. Ainsi, sur la base des lois de notre pays, 2016 se fera sans François Bozizé mais avec le KNK et j’ose imaginer qu’entre temps, il a acquis la maturité nécessaire pour ne pas s’amuser à tripatouiller les lois de la République qu’il foule déjà allègrement aux pieds. Il a la possibilité de choisir comment entrer dans l’histoire. Soit il s’inspire d’Amadou Toumani Touré ou d’Alpha Omar Konaré du Mali, deux mandats et puis s’en va ou il joue à l’apprenti sorcier comme Wade au risque d’embraser son pays.

Pour l’heure, nous n’en sommes pas encore là. François Bozizé a son destin personnel et politique entre les mains et au-delà, celui de la RCA, des Centrafricains et même de l’Afrique Centrale qui doit sortir de l’abime politique.
Clément Bouté-Mbamba


Votre mot de fin
En cents jours, il n y a eu aucun changement majeur. On prend les mêmes et on recommence puis on sert les mêmes recettes pour faire illusion. Le temps ne joue pas en notre faveur car pendant que nous régressons, les autres avancent. Il nous faut inaugurer non seulement une nouvelle ère politique mais aussi prendre la dimension de la souffrance du peuple et y apporter des solutions maintenant. Et ce travail, il n’est pas réservé exclusivement aux partis politiques mais à tous les citoyens pour améliorer le quotidien et préparer efficacement la sortie de la RCA de ce long tunnel sombre dans lequel l’a plongé le KNK.
 
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