INTERVIEW  |    

Meckassoua sur l'accord de Sant'Egidio, "c'est un premier pas" vers la paix

Par RFI - 19/07/2017

Cet accord a été signé le 19 juin à Rome, entre le gouvernement centrafricain et 13 mouvements rebelles qui promettaient d'observer une amnistie

 

En Centrafrique, l'Assemblée nationale va mettre en place un comité de suivi de l'accord de paix signé le 19 juin dernier, à Rome, entre le gouvernement et 13 mouvements rebelles. Cet accord négocié par la communauté catholique Sant'Egidio a-t-il une chance d'être respecté sur le terrain ? Abdou Karim Meckassoua, président de l'Assemblée nationale de Centrafrique, revient sur le sujet.

RFI: Le 19 juin, un accord de cessez-le-feu a été signé à Rome sous l’égide de Sant’Egidio, mais dès le lendemain, le 20 juin, plus de cent personnes ont été tuées lors d’affrontements à Bria, dans le centre du pays. Est-ce que ça veut dire que cet accord est déjà mort-né?

Karim Meckassoua: Non, on ne peut pas dire cela. Parce que ceux qui ont commis ce meurtre ignoble n’étaient pas signataires. On ne les connaissait pas réellement. Mais vous savez, le cessez-le-feu est un processus lent. C’est un premier pas.

Mais quand on a vu ce qui s’est passé dès le lendemain à Bria, est-ce qu’on peut dire que les 13 mouvements qui ont signé le 19 juin à Rome sont représentatifs?
La question se pose. Ce sont des groupes qui relèvent plus de l’entrepreneuriat politico-militaire, que des groupes politiques avec une conviction et un plan politique pour pouvoir venir en aide à la population. Nous avons plus affaire à des groupes qui sont là pour la captation des richesses minières de la République centrafricaine et pour se livrer à des trafics. Donc il est très difficile, effectivement, de dire que ces groupes sont représentatifs. Il reste qu’il faut commencer par eux et on poursuivra avec eux.

Autre tuerie, c’était au mois de mai à Bangassou, à 500 kilomètres à l’est de Bangui. Il y a eu aussi des centaines de morts et six casques bleus tués. Est-ce qu’on sait qui est derrière ces violences?
Il y a une enquête qui se poursuit. Mais Bangassou était vraiment le crime de trop. Parce que pour la première fois, de façon délibérée, des casques bleus – en tant que casques bleus – ont été visés, attaqués et tués. Et des musulmans qui étaient regroupés à la mosquée ont été ciblés et tués. D’un côté, ce sont les musulmans qui sont tués, mais d’un autre côté aussi ce sont les chrétiens. Et donc c’est de part et d’autre. Toutes les communautés sont victimes de ces agresseurs.

Du côté des Seleka, il y a un mouvement dominant. C’est le FPRC de Noureddine Adam et d’Abdoulaye Hissène. Mais ce mouvement se déchire maintenant, au point que certaines factions pactisent avec les anti-balaka, d’où ces affrontements terribles à Bria notamment. Comment expliquez-vous cette somalisation?
Vous y allez fort et j’espère qu’on n’arrivera pas à la somalisation. Mais ce qui est sûr - je vous dis - c’est qu’au tout début, il y a quelques années, on pouvait comprendre qu’il y avait des revendications régionales. Disons qu’il y a des préfectures qui n’étaient pas prises en compte depuis l’Indépendance. Ces préfectures avaient été oubliées, mais ce n’est plus le cas. Ce sont des bandits de grand chemin. Et ce qui est dangereux, c’est que la grande criminalité s’installant, ces bandits-là n’ont aucun intérêt à ce qu’il y ait la paix en Centrafrique.

Mais les chefs anti-balaka et Seleka ce sont aussi pour vous des bandits de grand chemin?
Avec ceux-là, on peut discuter. Mais il faut qu’ils prennent eux-mêmes la décision de dire : nous ne reconnaissons pas ces bandits. Mais il faut les dénoncer parce que ces bandits-là agissent sous leur contrôle.

Une Cour pénale spéciale contre l’impunité vient d’être mise en place à Bangui. Mais du coup, est-ce qu’un certain nombre de mouvements armés ne multiplient pas les exactions pour être dans la meilleure position pour négocier l’amnistie en leur faveur?
(Cette) Cour pénale spéciale, au niveau de l’Assemblée, nous avons tout mis en œuvre pour qu’elle soit opérationnelle. Parce que l’exigence de justice de la population centrafricaine est telle qu’il n’y a pas une autre option. Donc de ce point de vue, quand ils veulent placer l’amnistie au centre de leur préoccupation, il faut qu’ils sachent que les crimes les plus abominables qui relèvent de cette juridiction doivent pouvoir être poursuivis. Tous les criminels présumés auront droit à une défense. Et bien entendu, il n’y a pas d’armée aujourd’hui en Centrafrique pour pouvoir faire face à cela, mais c’est le moment que la Minusca doit choisir pour appuyer la demande des Centrafricains et appliquer toutes les résolutions robustes contre ces criminels.

 


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Lors des négociations de Rome, le mois dernier, a été évoquée l’idée de lever les sanctions des Nations unies contre plusieurs personnalités comme les anciens présidents François Bozizé et Michel Djotodia. Qu’est-ce que vous en pensez?
Vous savez, le président Bozizé et le président Djotodia font l’objet de plaintes. Pas de la part de ces régimes, mais ces plaintes existent. Les présidents Djotodia et Bozizé sont poursuivis. Il y a des sanctions qui pèsent sur eux. On peut discuter leur statut. Mais pour rentrer au pays, il faut qu’ils sachent que la justice les attend. Nous ne pouvons pas dire au nom de la paix sacrifions la justice. Les parlementaires ne peuvent plus accepter cela.

Pensez-vous comme beaucoup de Centrafricains que derrière les anti-balaka, il y a la main de François Bozizé et que derrière les Seleka, il y a la main de Michel Djotodia?
Quand vous les interrogez ces personnalités que vous venez de citer, ils disent non. Mais dans ce cas-là, qu’ils appellent résolument à la paix ouvertement et fermement.

Et ils ne le font pas?
Ils ne le font pas encore.

La force française Sangaris a quitté la Centrafrique en octobre dernier. Est-ce que vous le regrettez?
J’avais pu à l’hémicycle dire à Jean-Yves Le Drian que sa décision arrivait au mauvais moment. Et je lui ai dit qu’il était porteur d’une décision très grave. Aujourd’hui, ce que nous constatons c’est que notre espace vital s'est réduit. Le retrait du contingent Sangaris a été interprété par ses entrepreneurs politico-militaires comme étant un appel d’air. Dès lors que Sangaris est parti, ils se sont donnés à cœur joie sur les pauvres populations centrafricaines. Et malheureusement, ils cherchent à faire main basse sur les principales richesses de la République centrafricaine.

Donc vous souhaitez le retour de Sangaris en fait?
Je souhaite que l’Union européenne et la France soient plus proactives dans la formation de nos forces armées (Faca). Et la France doit pouvoir nous aider à équiper ces militaires formés.

Comment expliquez-vous que les premières unités Faca qui sont opérationnelles depuis trois mois n’aient pas encore été déployées sur le terrain?
C’est l’objet des différentes interpellations de l’Assemblée nationale. Et malheureusement, les responsables de l’Exécutif en charge de ce dossier ne défèrent pas devant l’Assemblée pour pouvoir répondre.

Quelle est l’urgence aujourd’hui, dans les semaines qui viennent?
L’extrême urgence c’est le cessez-le-feu. Et donc l'urgence, c'est d’abord que la Minusca applique les résolutions robustes parce que la formation des Faca ça prendra des mois. La Minusca est là. C’est le moment que la Minusca doit choisir pour appuyer la demande des Centrafricains et appliquer toutes les résolutions robustes contre ces criminels.
 
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