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Polyphonies des forêts

Par Yvan B./Source lamediatheque.be - 25/08/2010

Les chants pygmées constituent une des musiques les plus étranges et les plus fascinantes qui soient

 

Musique vocale, la musique pygmée présente d’emblée quelques caractéristiques essentielles:- la polyphonie, riche et complexe, - l’utilisation de techniques difficiles et fascinantes telles que le yodel, l’ostinato et le hoquet - et, enfin, cette impression de grande liberté dans l’exécution et d’autonomie des participants qui obéissent pourtant à certains principes imperceptibles mais stricts.
C’est une musique de structure apparemment libre. Un campement pygmée (en général une quarantaine de personnes) n’a pas de hiérarchie institutionnalisée. L’autorité appartient de fait au plus ancien, sans plus. De même, en musique, on retrouve cette démocratie, sans la classique répartition entre leader et chœur se répondant et divisant le chant en cycles bien déterminés. Ici, au contraire, le rôle de l’éventuel leader est de lancer le chant et de l’animer, voire de le faire cesser, sans plus. Il ne sera pas le soliste au sens ou nous l’entendons; chacun a la liberté d’improviser en solo, de monter au premier plan, en respectant bien entendu les contraintes métriques, mélodiques et rythmiques du chant.

La polyphonie est complexe, elle ressemble à des entrelacs de voix qui se croisent, se superposent sur un tempo donné, créant une structure où chaque ligne mélodique peut se développer indépendamment des autres. L’ensemble est construit sur les répétitions, sans cesse variées et enrichies, d’un même motif de base. D’ailleurs, comme le dit Simha Arom, cette musique est répétitive et l’impression de développement continu qu’on peut avoir à l’écoute est due à la complexité même des techniques vocales polyphoniques. Ces voix qui se superposent, jusqu’à dissimuler les points de reprise du motif de base, donnent l’impression d’une évolution sans fin. Le même Simha Arom dit aussi que leur musique est tout à fait comparable, aussi bien par la complexité rythmique que par les règles qui régissent la polyphonie, à certaines formes savantes qui avaient cours en Europe entre la fin du XIIIe et le début du XIVe siècle.

 


© unesco.org
Image d'illustration
Les paroles occupent une place restreinte, quasi inexistante, dans ces chants: parfois un simple mot ou quelques syllabes qui s’effaceront peut-être au profit d’autres, non significatives, mais permettant aux techniques vocales d’assurer leurs fonctions. Le yodel, alternance de voix de poitrine et de voix de tête, est le véritable maître de cet ensemble vocal magnifiquement maîtrisé, envoûtant. Il faut écouter, par exemple, les études de yodel à une voix, puis à deux et successivement à plusieurs voix, sur le disque Gabon, musique des Pygmées Bibayak. La complexité de la polyphonie y apparaît dans toute sa splendeur, progressivement, inexorablement, comme un filet qui se tisse petit à petit autour de l’auditeur. Ces chants calmes et d’apparence mélancolique s’étirent doucement, les uns autour des autres, les uns dans les autres, avec une densité rare. La musique des Pygmées est fonctionnelle, liée directement à leur vie sociale et religieuse. Elle est essentielle au bon déroulement des activités principales de la vie de tous les jours. On chante donc quotidiennement et les enfants, dès leur plus jeune âge, baignent dans cette ambiance où leur apprentissage est pris fort au sérieux. C’est que les Pygmées n’aiment pas les erreurs. Très tôt, on s’entraîne à posséder les différentes formules qui permettront d’être une maille supplémentaire de la polyphonie, formules interchangeables destinées à éviter l’unisson.

On a souvent considéré que la plupart des instruments de musique utilisés par les groupes Pygmées étaient des emprunts faits à leurs voisins les plus proches, les groupes Bantou avec lesquels ils échangent produits de chasse contre divers objets qu’ils ne peuvent se procurer autrement. Il est, en effet, possible que certaines percussions et certains lamellophones aient fait leur entrée dans la culture pygmée par le biais de ces rencontres. Il est cependant certain que ces groupes vivant en pleine forêt ont toujours su tirer profit de leur environnement naturel pour se fabriquer de petits instruments légers, souvent éphémères, faciles à transporter ou à reconstruire. Comme le sifflet hindewhu qui leur permet d’alterner des sons chantés et sifflés, véritable fusion entre art vocal et instrumental. L’alternance de sons sifflés et chantés construit une musique continue dont le son sifflé (à hauteur invariable) est l’axe autour duquel gravite la mélodie. Il n’est pas rare d’entendre (y compris sur disque) de nombreux arcs ou harpes de factures diverses, voire même une harpe cithare, long bâton au milieu duquel est fixé un chevalet sur lequel passe une liane tendue en zigzag de façon à former trois cordes. Les Aka jouent également des flûtes et la plupart des groupes ont tendance à se fabriquer des instruments «nouveaux» en ce sens que les matériaux employés peuvent être aujourd’hui des ustensiles ménagers recyclés: bassins, récipient de cuisine en aluminium, etc. Patrick Kersalé a enregistré un curieux objet fabriqué également avec un ressort et une sorte de casserole. L’exemple est significatif d’une musicalité extrême et d’une inventivité de tous les jours. Les Pygmées n’ont donc pas nécessairement besoin d’instruments importés, ils sont capables de se fabriquer ces objets à musique à partir de tout et de n’importe quoi. Et ces instruments, quels qu’ils soient, leur servent à jouer et chanter des chants moins collectifs, plus intimes, des musiques qui se partagent entre quelques individus et qui parlent de chasse ou d’amour. Et si aucun instrument n’est disponible, il reste encore le plaisir de jouer à même la surface de l’eau que l’on frappe avec les mains (excellents exemples sur le CD Heart of the forest).
 
MOTS CLES :  Pygmées   Musique   Polyphonie 

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