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La reconstitution de l’armée centrafricaine : un enjeu à hauts risques

Par Centrafrique Presse Info - 08/05/2017

Les raisons de cet état de fait sont nombreuses mais la plus fondamentale est l’absence de consensus entre les parties prenantes

 

Dès le début de la transition en 2014, comme dans la plupart des pays africains en situation de guerre civile, la nécessité de la reformation des Forces armées centrafricaines (FACA) s’est imposée et la reconstruction d’une institution militaire a été envisagée. Cependant, trois ans plus tard, le processus de reconstruction de l’armée centrafricaine est lent et incertain. Les raisons de cet état de fait sont nombreuses mais la plus fondamentale est l’absence de consensus entre les parties prenantes (gouvernement, partenaires internationaux et groupes armées) sur le paradigme et la finalité de cette reconstruction qui comporte un risque politique élevé.

INTRODUCTION

La question de la reconstitution de l’armée est devenue l’un des problèmes centraux de l’équation centrafricaine.

Après des années d’informalisation silencieuse, l’armée centrafricaine s’est effondrée sans combattre en 2013 puis une partie importante s’est milicianisée dans les anti-balaka (AB). Dès le début de la transition en 2014, comme dans la plupart des pays africains en situation de guerre civile, l’agenda de la résolution du conflit a inclus un programme de démobilisation, désarmement et réinsertion (DDR) pour les groupes armés et la reconstruction d’une armée digne de ce nom dans le cadre d’une réforme du secteur de la sécurité.

Malgré l’urgence, trois ans plus tard, les progrès sont lents et le résultat est loin d’être assuré. Pourtant, aussi bien pour les internationaux que pour les autorités centrafricaines, cette tâche est considérée comme une priorité. Alors que la question de l’armée s’est largement politisée durant la transition (2014-2016), des désaccords de fond persistent sur le paradigme de la reconstitution de cette institution entre les parties prenantes (gouvernement, groupes armés et partenaires internationaux). Pour les miliciens, il ne s’agit que de changer la composition de l’armée et, pour le gouvernement, il ne s’agit que de réarmer les militaires – l’idée d’une réforme structurelle créant « une armée professionnelle, démocratiquement contrôlée et représentative de toutes les ethnies1 » n’a guère de partisan centrafricain.

L’objectif de cette Note est de montrer qu’au-delà des discours officiels, l’accord de fond indispensable à la reconstitution de l’armée centrafricaine fait encore défaut trois ans après le début de l’intervention internationale dans ce pays.

Cette Note est le résultat de nombreuses visites et entretiens en Centrafrique depuis 2013.

TRAJECTOIRE DE L’ARMÉE CENTRAFRICAINE : DE L’INFORMALISATION À LA MILICIANISATION

La déliquescence de l’armée centrafricaine a été un processus long qui s’inscrit dans un mouvement général d’effondrement de l’appareil d’État initié par la présidence de Patassé dans les années 1990 et la décennie de la démocratisation ratée (1990-2000).

Bien que la réforme du secteur de la sécurité ait figuré à l’agenda gouvernemental depuis les États généraux de la défense et de la sécurité consécutifs aux mutineries de 1996,2 le président Bozizé n’a fait qu’aggraver le déclin de l’armée.

Militaire qui ne faisait pas confiance aux militaires par expérience3, le général Bozizé a géré son armée avec le souci de la neutraliser avant tout. Non content d’établir un contrôle familial sur l’armée et de s’appuyer sur des militaires de son ethnie (les Gbaya) par défiance pour les militaires d’origine ethnique différente, il s’est efforcé de maintenir l’institution militaire dans un état de délabrement. Il a aussi contribué à la culture d’impunité et à la désintégration silencieuse de

la chaîne de commandement et de la discipline en développant un réseau d’affidés dans les rangs jusqu’au niveau des sous-officiers.4

L’effet de la crise sur une armée en déliquescence a été immédiat. Le 23 mars 2013, seules les troupes sud-africaines se sont opposées à l’avancée de la Seleka, une coalition de groupes armés actifs dans le nord-est du pays depuis plusieurs années et qui ont décidé de prendre le pouvoir à la fin 20125 ; la garde présidentielle qui « tenait » plusieurs checkpoints entre Bangui et Damara n’a pas combattu. Elle s’est évaporée. Cette évaporation a clôturé le processus avancé d’informalisation des FACA qui avait débuté durant le régime de Patassé et avait été poursuivi par son successeur. En effet, la politique d’affaiblissement de l’armée par le général président Bozizé a abouti à une force sans structures et sans moyens de fonctionnement, incapable de défendre le pays contre les intrusions de divers groupes armés.6 De ce fait, quand ils étaient déployés à l’intérieur du pays, les militaires devaient se « débrouiller ». Cela s’est traduit par le développement d’une coexistence entre les FACA et les groupes armés dans le nord-est du pays à l’époque de Bozizé.

En 2010 à Sam Ouandja, une localité diamantifère proche de la frontière soudanaise, les miliciens de la Convention des patriotes pour la justice et la paix (CPJP) dominaient la ville et son fructueux commerce tandis qu’une petite unité des FACA sans véhicules et sans munitions se faisait discrète7. Il convient de noter que l’armée centrafricaine n’a jamais été « opérationnelle » seule et que, durant le régime Bozizé, l’incapacité des FACA à contenir les menaces contre le territoire national était partiellement compensée par la présence de plusieurs forces étrangères8.

Si au début de 2013 les militaires les plus proches de Bozizé ont quitté le pays avec lui, d’autres sont restés dans la clandestinité après la prise de pouvoir de la Seleka. En 2013, le personnel des services de sécurité associé au régime Bozizé a été traqué par la Seleka et un nombre indéterminé d’entre eux ont été abattus9. De ce fait, beaucoup d’entre eux ont intégré le mouvement d’autodéfense des AB lors de sa formation à la fin de l’année 2013. Les AB se sont formés spontanément à partir du milieu de l’année 2013 sous l’effet des exactions de la Seleka dans l’ouest du pays. À leurs débuts,

ils faisaient figure de milices de jeunes victimes en quête de vengeance10. Cette milice populaire a alors absorbé les éléments résiduels de l’armée qui ont souvent assumé le commandement de ces groupes locaux composés de jeunes.

Durant la transition (2014-2016), le comportement des FACA a oscillé entre menace et inutilité11. Alors qu’un processus de normalisation politique était soutenu par la communauté internationale (création d’un gouvernement transitoire, déploiement de plusieurs missions de maintien de la paix), certains militaires ont entendu l’appel de la présidente de la transition, Catherine Samba-Panza, et sont sortis du mouvement anti-balaka. D’autres en revanche sont passés au fil de la transition de la lutte anti-Seleka au banditisme. Ceux-là sont désignés à Bangui par l’expression « d’AB militaires

», notion signalant la porosité de la frontière entre les FACA et les AB12 et qui est l’équivalent centrafricain des « sobels » de la Sierra Leone13. Durant la transition, les FACA ont adopté trois postures politiques : adhésion au régime, opposition et neutralité (« ni adhésion ni opposition »). Sans qu’il soit possible d’en évaluer le nombre, les AB militaires ont été impliqués dans chaque épisode insurrectionnel à Bangui de 2014 à 2016. Cela faisait et fait encore douter de la loyauté des militaires aux régimes de Samba-Panza, et même de Faustin-Archange Touadéra, le nouveau président depuis mars 2016.

À partir du début du gouvernement de transition en 2014, les FACA ont été payés à ne rien faire, au grand soulagement de la communauté internationale car ils ont démontré leur sentiment antimusulman avec un lynchage ultra-médiatique qui a marqué les esprits à l’École nationale d’administration et de la magistrature (ENAM), le 5 février 201414. De manière très révélatrice, ce lynchage a eu lieu après une cérémonie présidée par Catherine Samba-Panza qui devait être le début du processus de reconstitution de l’armée. Cet événement a été désastreux, tant pour l’autorité de la présidente que pour l’image des FACA. À partir de ce moment-là, ils ont « senti le souffre » dans les milieux internationaux et leur reconstitution a été considérée comme prématurée15.

 

 
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