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Rencontres théâtrales de Bangui

Par Jessica Oublié/Source Africultures - 23/08/2010

Entretien avec le duoTony Mefe et Freddy Mutombo

 

Vous avez réalisé des formations en scénographie et gestion de carrière théâtrale durant les Rencontres théâtrales de Bangui. Quels ont été vos premiers constats?
Freddy Mutombo: Les compagnies avec lesquelles j'ai travaillé à Bangui du 3 au 15 novembre évoluaient sans connaître le mot "scénographie" et son importance dans le domaine de la création théâtrale. Avec cette formation, ils ont appris à resituer le théâtre dans un univers dynamique où le scénographe détient la place de chef d'orchestre.
Tony Mefe: Il y a de nombreuses insuffisances en matière de gestion administrative principalement liées à un manque d'information. Le but de la formation était de faire des compagnies des acteurs de leur professionnalisation. Pour cela, il leur fallait apprendre à démarcher des contrats et ne plus seulement attendre bien sagement que les commandes arrivent. Nous avons réalisé ensemble un gros travail de fond afin qu'ils participent à la promotion et à la valorisation du théâtre en Centrafrique. Mais ils restent encore beaucoup de choses à apprendre.

Comment expliquez-vous l'encensement remarqué pour la question administrative et ceci aux dépens de la question esthétique?
Tony Mefe : La République Centrafricaine a connu pas mal de grèves, de conflits politiques et militaires. Depuis le début des années 2000, de nombreuses ONG sont arrivées et ont commencé à solliciter les gens de théâtre pour faire de la sensibilisation. Il y a plein de compagnies humoristiques qui s'inscrivent dans le théâtre de développement et le théâtre populaire tout simplement parce qu'il y a une demande. Du coup, les humoristes sont présents à la télévision, à la radio, lors de forum de la jeunesse et réalisent leurs prestations en sangö pour toucher le plus grand nombre. À partir de ce moment, le théâtre populaire n'a pas les mêmes contraintes et exigences qu'en classique. Et malheureusement, le théâtre classique, bien souvent joué en français, n'a pas le même public que le théâtre humoristique et n'est pas aussi attractif financièrement… À ce stade, la majorité des comédiens se dirige vers ce qui rapporte de l'argent plus rapidement. Mais, avec l'apaisement des conflits politiques et la stabilité sociale, on assiste aujourd'hui à une période de rupture qui aspire au changement. Les comédiens commencent alors à se poser la question de la place du théâtre classique. Malheureusement, faute de structure d'encadrement, il n'y a pas de repère ni sur la manière d'aborder la problématique d'un texte ni sur la façon de le dire devant un public. Tout repose sur le comédien qui pense surtout au gain issu de la prestation. Du coup, même quand un partenaire comme l'Alliance Française de Bangui organise les Rencontres Théâtrales de Bangui (RTB) pour la huitième édition, les comédiens attendent que le mois de novembre arrive pour répondre à une commande. Au final, le théâtre classique et le théâtre populaire qui sont pourtant inscrits dans des dynamiques différentes, sont abordés de la même manière par les compagnies.

Quel regard portez-vous sur le théâtre humoristique?
Freddy Mutombo : Au Congo, les humoristiques ne sont pas classés dans le théâtre mais dans les arts télévisuels. Ici, leur participation est primordiale car ils se produisent régulièrement dans des salles pleines. Leur association aux RTB est sans doute une des voix du retour du public au théâtre classique. C'est pourquoi avant chaque spectacle classique se produisaient une ou deux compagnies humoristiques. Bien sûr, le public n'est pas dupe, donc la technique ne fonctionne pas toujours. Quelques personnes s'en vont au démarrage de la pièce classique. Mais c'est ceux qui restent qui nous intéressent.
Tony Mefe : Au contraire, je ne pense pas que l'humour puisse être une aide pour le théâtre classique. Le seul spectacle que nous ayons présenté dans cette catégorie au village du festival à l'Espace Linga Téré a été hué par le public. Je pense qu'il y a un travail qui a été lancé par l'Alliance Française l'année dernière en faisant venir Ignace Alomo, comédien et metteur en scène congolais, qui accorde une place très importante au monothéâtre. Et que cette forme de théâtre peut-elle ramener le public au classique. Mais, c'est aussi aux comédiens de jouer le jeu. Des compagnies ont volontairement changé de catégorie lorsqu'elles ont compris que le mono payé 80 000Fcfa était moins rentable que le classique payé 300 000Fcfa… À ce niveau-là, les dés sont pipés et la question publique n'est même plus prise en considération par les artistes. Donc les comédiens doivent encore se poser la question de savoir ce qu'ils veulent transmettre comme message.

 


© sudplanete.net
Tony Mefe et Freddy Mutombo en représentation
Vous projetiez des vidéos de théâtre en début de chaque séance. Quelle analyse faisiez-vous de ces images?
Freddy Mutombo: Il s'agissait principalement de spectacles de danse et de théâtre diffusés à l'occasion du FITHEB (Festival International de Théâtre du Bénin) comme La médaille de la honte de Tiburce Koffi, La légende de Santiago de Simon Aka ou encore Le temps de la danse de Qudus Aderemilekun Onikeku. Avec ces vidéos, nous travaillions à décrire le processus qui se met en place en amont d'un spectacle. Le tout était de faire comprendre aux compagnies que le théâtre est ce qui se voit dans un moment présent et qui est l'aboutissement d'un travail d'équipe structuré. Du coup, s'arrêter sur des images était l'occasion pour les participants de faire l'autopsie d'une pièce en s'interrogeant sur son évolution. À travers ces images, ils ont appris à développer de nouveaux répertoires de formes en fonction d'une thématique. Ces projections ont été très utiles mais pour qu'elles le restent, les comédiens doivent continuer de regarder le théâtre qui se joue à l'étranger et par conséquent se rapprocher de l'Alliance française pour avoir accès à cette documentation.

Pour parfaire l'aide à la professionnalisation offerte aux compagnies de théâtre en 2008, vous avez développé les grandes lignes d'un projet collectif pour 2009
Tony Mefe: Oui, tous les stagiaires se sont engagés dans un projet collectif qui doit déboucher sur trois spectacles en 2009. Le socle du projet est l'auteur Étienne Goyémidé et ses textes vont être mis en scène par deux metteurs en scène centrafricains et un metteur en scène camerounais. L'idée est que tous les trois se réunissent autour d'une "saison culturelle Étienne Goyémidé" et qu'à l'issue d'une résidence où ils auront confronté leur regard et leur point de vue, ils présentent au public le résultat de leurs travaux durant cinq semaines dans les espaces culturels de Bangui et aussi à l'université et dans les établissements scolaires. Soit un total de 40 représentations. Étienne Goyémidé a été recteur de l'Université de Bangui, il est encore enseigné dans les programmes scolaires. C'est une personnalité littéraire appréciée du public centrafricain. Alors comme les gens ne veulent pas venir dans les salles de théâtre voir du classique, le classique va aller chercher le public là où il se trouve.

Avec votre projet, l'administration découle de la création?
Tony Mefe: Les deux sont vraiment liés. Pour arriver à la création, il y a un travail administratif important qui est fait en amont. Il faut définir les contenus artistiques, monter des dossiers de communication, chercher des financements, rédiger les contrats avec les artistes etc. En dehors de l'artistique, il y a tout le travail de production qui est fait et après il y a la phase de diffusion. Pour cette formation, on s'est principalement concentré sur les questions de production même si la question du public est un des préalables à la viabilité du théâtre en Centrafrique. Les enveloppes budgétaires diminuent que ce soit du côté des ministères de la culture locaux ou encore au sein des acteurs de la coopération française. Il faut donc que les compagnies sollicitent des partenaires privés et en particulier les entreprises de communication de Bangui qui se livrent une course infernale au sponsoring. Pour cela, le public est le meilleur alibi que les comédiens pourront avancer pour obtenir de l'argent. Dans le cas contraire, le théâtre va mourir. C'est pourquoi, nous avons évité d'aborder la question de la diffusion internationale pour mieux cerner la problématique de la création d'un public local qui permettra de créer une économie du théâtre en Centrafrique.

Comment améliorer le travail de lecture du texte qui est le principal obstacle de la diffusion du théâtre centrafricain à l'étranger?
Freddy Mutombo: Lorsque ce travail d'analyse est mal fait, les comédiens passent forcément à côté du sujet de leur pièce. Il faut monter des ateliers de lecture qui permettent aux comédiens de rentrer en profondeur dans l'étude du texte. C'est la seule manière de vraiment consolider les apports des formations que nous avons dirigé Tony et moi.
Tony Mefe: Que ce soit du point de vue administratif ou scénographique, il y a un vrai problème de culture. Un problème de compréhension du rôle de chacun. Pour que le théâtre fonctionne, il y a un équilibre à respecter dans l'énergie qu'une compagnie doit mettre dans l'administratif et dans la création. Cela permet d'expliquer les orientations prises par une compagnie. En Centrafrique, les acteurs du théâtre ne sont pas imprégnés dans un système de réflexion plus global qui leur permettrait d'avoir une vision plus élargie du domaine théâtral professionnel en Afrique Centrale ou encore en Afrique. L'administration amène l'artistique à s'inscrire dans un marché et l'artistique reste le premier visage d'une compagnie. Or, si on ne sait pas comment le marché évolue, ce n'est pas possible de se faire une place sur la scène internationale. Il y a donc un vrai effort de documentation à faire de la part de tous les acteurs du théâtre pour le faire émerger demain.
 
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