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Ange Félix Patasse: le dernier des Pères-Fondateurs

Par Clément Boute-Mbamba - 28/04/2011

«Lorsque le rideau s’abaisse et que les lumières s’éteignent, les échos qui résonnent, prolongent le spectacle» CBM

 

Le mardi 05 avril 2011 en début de soirée, j’apprenais par sms le décès à Douala d’Ange Félix PATASSE, Président de la République Centrafricaine de 1993 à 2003. Après vérification, milles et un souvenir se sont bousculés dans ma tête. Je revis les moments de akoli a kpé (1), les placages au sol, les crépitements d’arme, les exécutions sommaires, les privations de liberté et ces images de milliers de Centrafricains sur les chemins de l’exil…y compris ma famille pour délit d’appartenance ethnique et/ou régionale. Après ces souvenirs intenses liés au pouvoir d’Ange Félix PATASSE c’est-à-dire à sa propre personne, je me rendis à l’évidence qu’avec son décès, s’achevait aussi le cycle des pères fondateurs de la République et leurs héritiers directs (2). Au crépuscule de cette période, se pose avec acuité à l’ensemble de la nation, la nécessité de tracer un nouveau chemin d’Esperance en prenant les mesures des injustices nées de notre histoire postcoloniale et en fournissant les panacées aux différents maux qui minent notre pays.

Du Délit de non-assistance à personne en danger
Les indices qui témoignent en faveur de la volonté délibérée des autorités centrafricaines visant à accréditer la version des proches et de la famille d’Ange Félix PATASSE, lesquels soutiennent la thèse de crime contre cet acteur de la scène politique de Centrafrique, sont nombreux. Comment peut-on un seul instant admettre que l'entourage de l'actuel chef de l'Etat centrafricain ait pu ignorer le statut médical de monsieur PATASSE, eux qui ont eu à le côtoyer de trop près pendant tant d'années? Ange Félix PATASSE a depuis toujours traîné cette maladie. S'il a pu jusque-là s'en sortir sans problème, peut-on croire qu'à 74 ans il ait encore les mêmes capacités naturelles pour se défendre?

Or, deux semaines avant sa disparition, suite à une crise sérieuse où il a été emmené inconscient dans une clinique médicale de Bangui, les autorités le refoulent de l'aéroport, et cela plus d'une fois, pour ne le laisser sortir qu'au moment où très peu de choses pouvaient encore médicalement être faites. Les gouvernants ignoraient-ils que les formations médicales de chez nous ne sont que des coquilles vides? Que la bonne volonté des médecins et du personnel soignant ne suffit plus pour rendre l'espoir à un malade, dans quelque état qu'il soit?L'opinion nationale et internationale a été témoin que les dénonciations des membres de sa famille et de ses proches n'y ont rien fait pour déterminer le chef de l'Etat à autoriser sa sortie pour des raisons humanitaires à temps opportun. Serions-nous surpris si l'on nous apprenait que du côté de SASARA on ait sabré le champagne à l'annonce de la disparition de celui qui ne nous laissait pas, nous Centrafricains, indifférents pour une raison ou une autre? Où est passé ce porte-parole du gouvernement, qui clamait encore à la ville, au pays et au monde que la volonté d’Ange Félix PATASSE pour sortir se soigner n’était autre chose que de la simulation? L’histoire retiendra que ce cynisme était un délit de non-assistance à personne en danger…je dirai même plus: en danger de mort. Même si Ange Félix PATASSE n’était pas un ange.

 

Patasse, l’Histoire et la RCA
Avant de prendre la décision de rédiger cette tribune, je me suis longuement interrogé sur le principal postulat car à y voir de près, je ne peux parler du président PATASSE sans passion(s) ou sans susciter des passions. Cadre du Rassemblement Démocratique Centrafricain (RDC), originaire de la Basse Kotto, Yakoma, ayant perdu des parents par la barbarie républicaine entre 1993 et 2003 et ayant moi-même assisté au viol de mes rêves et de mon imaginaire avec le pouvoir du Président PATASSE et de son parti le MLPC.

Ange Félix PATASSE était un homme qui a travaillé et présidé un grand ensemble, le Centrafrique, de même moi et les miens sommes des entités appartenant à ce grand ensemble. Toute analyse partisane de ce chapitre de notre histoire ne participerait qu'à rendre plus béante la blessure de notre pays qui ne donne aucun indice de cicatrisation. J’en ai conscience et les lignes qui suivent en sont le reflet. Je n’ai pas la prétention de faire le bilan des dix années d’Ange Félix PATASSE à la tête de la RCA ou celles au service de Bokassa d’abord et ensuite de l’Empire. Les historiens, les biographes, les journalistes et les commentateurs politiques s’en chargeront. J’ai comme ambition d’inscrire sur cet évènement majeur de l’histoire politique de la RCA quelques marqueurs qui pourront servir aujourd’hui et demain de repères dans la mise en place d’un paradigme neuf, passage obligé avant la véritable refondation de notre pays.

J’ai donc pris la décision de regarder Ange Félix PATASSE sous le triple prisme de l’histoire, de la réalité et des hommes car ce ne serait pas rendre justice à notre pays et à notre avenir si j’abordais ce dernier sous l’angle exclusif de ce que moi et les miens avons vécu sous ses 10 ans à la tête de la RCA. BOKASSA, DACKO, GOUMBA, KOLINGBA et aujourd'hui PATASSE, ces anciens dirigeants de notre pays au plus haut niveau, nous ont tous quitté. Avec ce chapitre qui se ferme, des interrogations légitimes apparaissent:

Quel bilan chacun d'eux laisse-t-il derrière lui, et quelle est la part de l'héritage dont bénéficie surtout la nation centrafricaine?

Où en sommes-nous avec la cohésion et la concorde nationale?

Où en sommes-nous avec l'Unité, la Dignité, le Travail, notre devise?

Qu'avons-nous retenu de: ZO KWE ZO, ZO AYEKE ZO, SO ZO LA, MABOKO AVURU, VICTOIRE, qui tour à tour ont été les maîtres-mots de la pensée politique dans notre pays?

En un mot, quel est l'état des lieux de la République Centrafricaine au tout début du deuxième cinquantenaire de son indépendance?

Tel est, à mon avis, le centre d'intérêt autour duquel la disparition du Président Ange Félix PATASSE devrait nous convier à réfléchir, à ce moment précis où:
notre pays manque cruellement d'entente nationale;

l'intégrité du pays pose étrangement problème;

la liberté d'aller et venir est un souci permanent sur toute l'étendue du territoire national;
l'école centrafricaine dans tous ses compartiments connaît une chute libre très dangereuse, faisant de l'université de Bangui une institution de propagation de l'esprit de la corruption et de la prévarication;

 


© http://photos1.hi5.com
les centres hospitaliers et sanitaires sont devenus des lieux où l'on est admis pour y mourir indignement devant un personnel médical et paramédical totalement déboussolé, désemparé puisque sous-équipé et sous-motivé;

la cité est à la merci du plus fort matériellement, conjoncturellement et/ou financièrement.
Le nouveau cinquantenaire de la RCA dans lequel nous sommes entrés, entraîne avec lui de nombreux défis dont deux sont majeur : l’organisation, la structuration et la gestion du pays comme Territoire et Nation; et l’entrée de la RCA dans la modernité.

En effet cinquante années n’auront pas suffi aux fondateurs de la république ainsi qu’à leurs héritiers primaires et secondaires pour consolider le Territoire, renforcer l’Identité Nationale et nous faire entrer dans la Modernité. Pour que dans cinquante ans, nos enfants et nos petits-enfants puissent célébrer le centenaire de la RCA et qu’être Centrafricain en ces temps-là puisse signifier quelque chose, Il nous faut aujourd’hui un sursaut qui nous aide à rechercher, avec clairvoyance et rigueur , où PATASSE, KOLINGBA, GOUMBA, DACKO et BOKASSA ont fauté, pour que nous soyons dans cette situation où le régime actuel, sous la férule du Général François BOZIZE, affiche des caractéristiques d'un navire à la dérive, sans timonier et sans aucun repère.

PATASSE et Moi
Lorsque je débarquai à Bangui en ce jour de décembre 1993, cela faisait 2 mois jour pour jour qu’Ange Félix PATASSE était Président de la République. De Yaloké où j’étais interne au Séminaire depuis un an ; j’avais déjà deux oncles et quelques tontons qui croupissaient à Ngaragba et d’autres proches qui avaient perdu par le jeu du changement de régime leurs responsabilités au sein de l’administration.

Ce jeudi 18 avril 1996, j’étais avec quelques amis au balcon du 1er étage du Lycée Boganda lorsque nous vîmes arriver des véhicules militaires au croisement du 4ème arrondissement, tirant en l’air. C’était le début de la 1ère mutinerie mais c’était aussi et surtout le début du viol de l’imaginaire. 2ème mutinerie, 3ème mutinerie et l’histoire avec sa cohorte macabre se répétait, inlassablement. Novembre 1996, éclata la 3ème mutinerie. Après une visite aux aurores des éléments de la sécurité présidentielle, nous avons pris la décision de nous replier dans un secteur où nous serions en sécurité. Contrairement aux précédentes, la 3ème mutinerie fut une crise plus longue et porte sans aucun doute les germes du 15 mars 2003. A Lakouanga où nous nous sommes repliés; nous étions aussi livrés à l’exaction des éléments de la MISAB (3) accompagnés par les éléments de la garde présidentielle. Jusqu’à ce jour de mars 1997 où, pour échapper aux razzias de ces éléments; j’ai passé une nuit entière, terré dans le plafond de la maison pour être le surlendemain victime du koli a kpé et me retrouver en pleine nuit dans un coin de la ville que je ne connaissais pas, livré aux moustiques et au 1er quidam qui aurait mis sur ma tête, la mauvaise appartenance. C’est ce soir-là qu’est née ma décision d’œuvrer pour qu’aucun fils de Centrafrique n’ait à vivre dans un pays à la dérive. Ma première expérience politique lors des élections législatives de 1998 en était la manifestation.

 

Puis je suis parti de Bangui et après, il y a eu le 28 mai 2001 et l’odyssée de ces Centrafricains assimilés à tort aux auteurs du putsch manqué. Et parmi ceux-ci, il y avait toute ma famille qui s’est retrouvée sur les chemins de la fuite, de l’exil. Sans oublier ce grand oncle froidement exécuté ainsi que l’autre qui n’a pu avoir les soins nécessaires et s’est vu amputé une jambe. Et enfin il y a eu les jours qui suivirent les 22 au 25 octobre 2002 où les quartiers sud de Bangui virent débarquer les réfugiés du nord de la ville qui fuyaient les bombes de Kadhafi et les exactions de certains miliciens importés dont le chef est jugé en ce moment à la Haye. Parmi ceux qui fuyaient, j’avais, des cousins, des neveux, des tantes, des oncles, des amis. Dix années de pouvoir dont huit d’instabilité qui ont fini par baliser le chemin pour que l’homme du 15 mars arrive, s’installe, se légitime et créé le KNK.

En Conclusion: Le Président PATASSE qui vient de nous quitter était le dernier des Pères-Fondateurs de la seconde génération et du cycle 1930. Avec son décès, s’achève le 1er chapitre de notre histoire postcoloniale. De nombreux défis sont aujourd’hui à relever avec les mêmes Hommes, le même peuple, les mêmes traditions et le même pays. Il faut comprendre où Patassé, Kolingba, Goumba, Dacko, Bokassa et Boganda ont échoué pour que cinquante années plus tard tout soit à faire ? Il ne s’agit pas d’inquisition ou de catalogue-bilan. Il est ici question d’une sérieuse comptabilité des actes politiques posés qui justifient l’actuel retard de la RCA.

Ange Félix PATASSE s'en va après avoir traversé une grande partie de l'histoire de notre pays. C'est donc un témoin autant qu'un acteur qui s'en est allé. Quel secret emporte-t-il? Nous a-t-il, en dehors de ses proverbiales rodomontades dont il a su habituer la génération actuelle, et qui nous ont permis de le nommer tantôt avec affection, tantôt avec haine TONGBONDA ou SHAOLIN, a-t-il su transmettre, pour la progéniture, ne fût-ce qu'une partie de ce qu'il savait de notre histoire commune , des responsabilités individuelles et de ses propres responsabilités? D'aucuns se réclament ou se réclameront de lui, mais que ferons-nous d'un nom, si derrière il n'y a aucune idée fondamentale unificatrice pour consolider la république et promouvoir la mise en perspective de nouvelles passerelles au service de notre communauté de destin?

Voilà pourquoi je me permets de convier les Centrafricains à faire l'inventaire des actes non seulement d’Ange Félix PATASSE, mais aussi de tous les hommes politiques de notre pays, de BOGANDA à BOZIZE dans le cadre de leurs actions. Seule, une comptabilité sans complaisance des actions du passé pourrait nous autoriser à nous regarder sans déformation dans le miroir et surtout à envisager l'avenir avec plus de clairvoyance et d’espoir.
 
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